Libération de SOURDEVAL

Louis Besnard, curé-doyen de Sourdeval en 1944


« Je me permets de donner le récit d'un témoin sur la libération»
Le débarquement des Alliés a eu lieu le 6 juin 1944 mais jusqu'à la bataille proprement dite, Sourdeval n'avait pas subi, comme Vire, de bombardements par l'aviation.
Le jeudi 3 août 1944, vers  13 heures, les premiers obus tombent venant de la direction Gathemo-Mont joie. Il y a des morts et des blessés au village de Barbotière. Les Allemands semblent très énervés. Un jeune soldat m'interpelle: "C'est un grand malheur ! On a reçu l'ordre de combattre ici". Plus loin un feldwebel cherche avec deux hommes le moyen de couper l'eau. Ils réussissent. On n'aura plus, dans l'enfer qui nous attend, de ce précieux liquide.
Aucun ordre d'évacuation ni des autorités civiles françaises, ni de l'autorité, militaire combattante. Une bonne partie de la population se dirige vers la campagne où commence un exode plus lointain. Le mouvement s'amplifie les jours suivants. Aucun transport organisé. Le vendredi 4 et le samedi 5, les salves américaines se succèdent à intervalles irréguliers.
L'artillerie allemande répond. Le vicaire, M. l'abbé Mallédant, qui visitait les villages pour en réconforter les habitants, est arrêté pendant quelques heures par les S.S. Un commandant bienveillant le relâchera de sa prison en plein air à l'étang de la Tessardière.
Le dimanche 6, trois messes basses sont dites quand même à l'église paroissiale, la dernière avec une assistance bien clairsemée. L'après-midi, le tir devient continu, on ne peut et on ne pourra plus sortir qu'au péril de sa vie. La longue liste des morts s'allonge d'heure en heure. Du 3 au 13 août, on en comptera 74. Les blessés affluent à l'Asile St Joseph où, avec un médecin et les religieuses, nous avons établi un hôpital qui rendra service (mais dans quelles conditions !) à 120 blessés et vieillards.
Le mardi 8, on a l'impression qu'un déluge de feu est partout déchaîné sur la bourgade et sur la campagne. L'artillerie américaine veut empêcher le ravitaillement et la relève des troupes allemandes en ligne sur les hauteurs de Gathemo. M. l'abbé Charles Caillebotte, curé du Fresne-Poret, est tué dans un champ, en allant porter secours à ses ouailles: nous ne le saurons que 10 jours plus tard.
Dans la soirée du mardi 8, le feu éclate dans la cour Gallouin, au chevet de l'église. Nous n'avons pu le combattre : ni pompes, ni eau, ni hommes. Et la pluie d'obus continue de tomber. Vers 21 heures, alors que je suis dans la chapelle St Martin, une salve s'abat sur le chœur. L'Asile St Joseph, le Pensionnat Notre Dame sont éventrés par les gros obus qui nous viennent toujours du nord-ouest. Les douches et la buanderie, avec toute la provision de foin de l'Asile forment un immense brasier. L'incendie règne partout dans le bourg et se propage avec une rapidité extraordinaire. En regagnant l'Asile, je rapporte sur mon dos, successivement les époux Lelièvre, qui ont chacun une jambe coupée par les éclats. Le feu atteint l'église par les toitures, arrachées dans la matinée du mardi. Je m'y rends vers 11 heures avec Monsieur le vicaire. L'en bas n'a pas encore souffert mais déjà les voûtes menacent de s'effondrer. On ne peut accéder aux sacristies sans danger. Le tabernacle est vide de la veille. Il faut se résigner à ne sauver qu'un très petit nombre d'ornements ramassés au bas de l'église, près du grand portail. A midi, la charpente tombe, le brasier .redouble : quel atroce spectacle! Le tir s'est ralenti. Il ne vient plus de la même direction, quelques obus nous arrivent du nord ­est où les Allemands semblent toujours installés, quelques autres viennent du Mont-­Eron et de Saint Barthélémy.

A l'Asile, tous nos blessés et nos vieillards ne quittent plus la cave. Plus d'eau depuis longtemps, sauf celle qu'il nous faut aller chercher à la rivière, à 500 mètres. Plus d'instruments pour les opérations. Nous demandons l'évacuation des grands blessés à un major allemand. Il nous le promet pour le soir. Vers 21 heures, un camion et une remorque embarqueront 40 de ces infortunés qui passeront une nuit de cauchemar pour gagner les environs de Flers sous les avions et le canon. Le vendredi 11, un autre major répondra à nos instances: "Mettre une voiture dehors, c'est la mort certaine: restez encore un peu, le dénouement est proche".
Le jeudi 10, le presbytère flambe et tout son contenu sauf les registres de catholicité des 50 dernières années. Le même jour, tout l'après-midi, des troupes allemandes en camion descendent en grand nombre la vallée de Brouains. Tout le monde chante comme à la parade. C'est « la contre-attaque.» Que va-t-elle donner ? Dès la tombée de la nuit, le lamentable cortège de blessés recrus de fatigue et de souffrance remonte, pour la plupart, à pied. Demain, leur nombre ne fera que grandir.
Personne ne chante plus. On a l'impression que la manœuvre a échoué. Mais, à quand la délivrance? Nul ne peut nous dire ce qui se passe à Saint-Barthélémy, ni à Mortain, ni à Vengeons, ni ailleurs.
Les deux dernières journées et nuits du vendredi 11 et samedi 12 sont effrayantes. Les avions ne cessent de rôder. La D.C.A. claque partout.
Dans la nuit du samedi 12 au dimanche 13, on a remarqué qu'aucune voiture n'est passée se rendant vers la ligne de feu. A 4 heures du matin, les tanks remontent précipitamment la vallée, faisant sauter les ponts derrière eux. La fin est proche. De 6 heures à 8 heures, les Américains arrosent tout le pays avec leurs salves d'artillerie légère dont les éclats hachent tout ce qui reste. A 8 heures, subitement, grand silence. Puis le crépitement tout proche des mitrailleuses. Il n'y a plus aucun allemand, mais des ruines qui encombrent toutes les rues et un immense brasier qui continue de se consumer.
Pas un nuage au ciel depuis le début de la bataille !
Je vis vers 9 heures, ce dimanche 13, les premiers Américains déboucher à la fois par le nord, venant de Vengeons, (la Thébaudière-Launay), et par le nord-ouest, venant de Gathemo et Beauficel. Un peu plus tard, une autre colonne s'avança, venant de l'ouest, par la vallée de la Sée. Tous ces hommes, bien armés et calmes, recommandaient la prudence, craignant une contre attaque. Nous avions, nous, l'intime conviction qu'elle ne se produirait pas; le décrochage nous ayant paru bel et bien définitif. En fait, il ne vint guère plus d'une douzaine d'obus allemands, tirés du pays de Ger et qui blessèrent à la Guesnellière trois jeunes garçons du pays.

Extrait du recueil de Mémoire créé par les professeurs et élèves du collège Notre-Dame de Sourdeval 2004
Témoignage retrouvé dans un bulletin paroissial par S. Atterbury,4ème

Liste des victimes civiles de Sourdeval

M. Anger - V. Anfray - A. Bailly - R. Bailly - L. Barbot - M. Barbot - S. Barbot - A. Bazin - A. Beaugeard - B. Beaugeard - L. Berel - M. Caillebotte - M. Desseroit - A. Dubos - D. Dumaine - G. Dumaine - R. Dumaine - B. Dupré - R. Dupré - B. Gain- C. Gain - L. Gillot - G. Grisard - J. Maujard - M. Guesnel - M. Guilloit - A. Guilmin - M. Herny - R. Josset - V. Laird - A. Lalande - E. Lebarbé - H. Lefèvre - E. Leforestier - E. Lelièvre - M. Lelièvre - F. Leroux - D. Leroy - B. Masson - S. Pringault - M. Prunier - E. Restout - G. Restout - L. Robbes - L. Salliot - V. Thébault - V. Turquetil - Y. Véron -

La résistance à Sourdeval

Roger AUMONT, responsable local avec Jules LANSSADE, Jacques BAZIN, dépose au monument aux Morts une gerbe portant sur le ruban : " Aux fusillés de Nantes et de Bordeaux ".  Bien que sur l'ordre du maire, le ruban ait été aussitôt enlevé ce geste fut  approuvée par les habitants. L'enquête menée, sur plainte du maire, par les Renseignements généraux, amène l'arrestation  de Roger AUMONT déporté, mort au camp de concentration d'Auschwitz).

Le percepteur Marcel GOMBERT  reformera  le groupe avec principalement Jacques BAZIN, Jules LANSSADE, Pierre CHERRUAU, Emmanuel FORTIN, André DEBON, V. CHAMPAGNAC, René PETITPAS et Victor DELORME.

Jacques BAZIN et Jules LANSSADE, seront arrêtés sur dénonciation de collaborateurs pour détention d'armes, distribution de tracts et attentats contre les collaborateurs, ainsi que la mère de LANSSADE et Mme AUMONT. Les deux femmes seront libérées après un mois de prison, mais les deux hommes seront déportés en camp de concentration, où Jules LANSSADE mourra.

Courrier de M. Lucien Ganné qui a participé à ces évènements du 11 novembre 1941

A la lecture de l'article intitulé : " Résistance à Sourdeval" sur votre site web, je tiens pour avoir été un participant au dépot de la gerbe ce jour du 11 novembre 1941 à préciser les faits suivants:

J'étais le camarade de Jules Lanssade, nous passions nos soirées à l'hôtel de la poste, tenu par ses parents. Dans une petite salle attenante où se tenait un baby-foot, M. Lanssade Père et Jacques Bazin écoutaient "Radio Londres".

Le 10 Novembre 1941, j'ai assisté à la conversation où le Maire prévenait que toute personne qui déposerait une gerbe au monument aux morts serait arretée.

Pour éviter toute future répression, la décision fut prise qu'il serait ajouté sur la gerbe la mention complémentaire " ...et aux soldats morts pour la France".

De ce fait, Jules et moi sommes allés chercher les lettres supplémentaires. La gerbe était donc à l'hôtel de la poste, sur le baby-foot, prête à être déposée le lendemain.

A l'issue, je suis rentré chez mon employeur (je travaillais comme boulanger chez Guilouet) j'avais 15 ans.

Le 11 Novembre vers 13h30/14h00 mes camarades habituels sont venus m'avertir que la gerbe n'avait pas été portée le matin. Nous avons tous les 3 donc decidés de notre propre chef de chercher la gerbe et de la déposer au monument. Puis nous nous sommes pris mutuellement en photographies. Le reste de l'aprés-midi s'est déroulé normalement.

Le 12 Novembre vers 08h00, un policier en civil s'est présenté à la boulangerie et m'a ordonné de me changer et de me rendre à la gendarmerie. Sur le chemin, j'ai rencontré Mme AUMONT qui revenait de la gendarmerie et me déclara : " je vais chercher une couverture, c'est de votre faute si on amène mon mari".

A la porte de la gendarmerie, 2 gendarmes me demandent de "me tenir bien"et d'ôter une chevalière portant la croix de lorraine gravée par Jacques Bazin ainsi qu'un insigne bleu, blanc, rouge que je portais à la boutonnière.

A l'intérieur, j'ai aperçu M.Aumont assis sur une chaise. Le policier voulait me faire dire que c'était lui qui nous avais entrainé. Je ne le connaissais que comme notre fournisseur de levure pour la boulangerie et j'ignorais le reste.

Cette convocation a eut comme conséquence d'être licencié sur le champ et j'ai du quitter immédiatement Sourdeval au contraire de mes deux autres camarades qui résidaient chez leurs parents respectifs.

A la libération, l'hôtel de la poste ayant subi des dommages, Mme Lanssade ne possédait même plus de photo de son fils, je lui ai remis une photo d'identité de Jules. Dès qu'elle a su qu'un déporté revenu à Paris, avait assisté aux derniers instants de Jules, elle m' a chargé de le rencontrer pour lui évoquer les circonstances de sa mort.

Tout ce contexte, pour rectifier la verité sur le dépot de la gerbe du 11 Novembre qui fut déposée par Jules Lanssade, un camarade et moi-même et non par Jacques Bazin pour ce 11 Novembre.

Je tiens à votre disposition copie de ma photographie (présente également aux archives de la Manche).

Lucien Ganné.
cliché 1941 Ganné                1941 Ganné                  1941 Ganné


M. Ganné et la gerbe - gerbe au monument - MM. Ganné et Lanssade

Clichés diffusés avec l'autorisation de M. Ganné.
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