N°
96 Du troisième jour complémentaire,
l’an onze de la République française
Acte de naissance de
Pierre
Philibert MAUBANT né ce jour à
huit heures du matin fils jumeau de
Charles Maubant,
laboureur et de
Catherine Duchemin,
domiciliés en cette commune au Vautirel, mariés.
Le sexe de l’enfant a été reconnu être
masculin Premier témoin François Lemaréchal
diacre âgé de trente six ans domicilié en la dite
commune de
Vafsy
Second témoin Robert Desrues laboureur âgé de
trente deux ans domicilié en la dite Commune de Vafsy sur la
réquisition de nous faite par le dit Charles Maubant
père de l’enfant et ont signé… (suivant les trois
signatures)
constaté, suivant la loi, par moi
Louis Gilles Gabriel
Elisabeth Lacoudre Maire de la commune de Vafsy faisant les
fonctions d’officier public de l’état civil. (signature)
Tel est le premier acte établi au nom de Pierre MAUBANT, auquel
succèdera quelques heures plus tard l’acte de baptême
suivant : Le 20 septembre mil huit cent trois
Pierre MAUBANT né ce jour au village du Vautirel du
légitime mariage de Charles Maubant et de Catherine Duchemin a
été baptisé par Lemarchand vicaire
soussigné assisté de Philbert Maubant la marraine
Françoise Besongnet soussignée (suivant les signatures).
Acte
de baptême de Pierre MAUBANT
Le nom de la commune d’origine de Pierre MAUBANT : VASSY
était toujours écrit à cette époque :
VAFSY ; quelques années plus tard, on trouve, et pendant
longtemps encore les deux orthographes, pour enfin se stabiliser
à VASSY. Quand on parcourt les registres du siècle
dernier on peut douter de l’attention que l’on portait à
l’orthographe des noms propres, puisque j’ai trouvé le nom de
notre saint écrit : MAUBANT ou MAUBANC ; le nom de son
village natal écrit à deux pages d’intervalle, et par le
même curé : VAUTIREL ou VAUX-TIREL.
VASSY, chef-lieu de canton de l’arrondissement de VIRE, avait une
population de plus de 3 200 habitants, qui peu à peu a fondu
avec l’exode rural ; en 1884 il y avait encore 2 635 habitants et
il en reste 1 600 en 1984.
La Paroisse était divisée en trois portions, avec chacune
un Curé, qui pouvait avoir un vicaire. C’est ainsi que Pierre
MAUBANT fut baptisé par
Guillaume-Louis LEMARCHAND,
vicaire de la Première Portion. Le Vautirel, village
situé à environ 1 200 mètres du Bourg, faisait
partie de la Première Portion. Le vicaire, originaire de la
Paroisse voisine du THEIL, était déjà vicaire de
VASSY avant la Révolution ; déporté, il
reprenait sa place après la tourmente et fut ensuite Curé
de MAISONCELLES-LA-JOURDAN.
VASSY a toujours été, dans le passé, une
Paroisse où surgissaient de nombreuses vocations sacerdotales.
(Il est encore en 1984 six prêtres de VASSY, dont le Curé
actuel). Plusieurs missionnaires également sont à
citer : un Père POUPINEL, mariste fut visiteur apostolique
en Océanie ; Monseigneur TRANCHANT, missionnaire du
Su-Tchuen, en Chine, sacré Evêque en 1802 ; un
Père LEGRIGEOIS, né à SAINT GERMAIN DU CRIOULT
(Les Isles) était ami de Pierre MAUBANT, peut-être
apparenté avec lui par un beau-frère ; ils
entretenaient une correspondance suivie, d’autant que, résidant
à MACAO, le Père LEGRIGEOIS était le Procureur des
Missions Etrangères pour toute l’Asie, et il recevait les
rapports sur les activités de tous les Pères. Enfin
Pierre MAUBANT a bien connu un Père VEROLLES, de ST Gilles de
CAEN qui fut Evêque en Mandchourie et que l’on retrouve aidant
les Missionnaires à passer en Corée, jusqu’en 1866, date
de la grande persécution.
Mais revenons aux origines de Pierre
MAUBANT :
Son père Charles MAUBANT était né à LASSY,
Paroisse voisine de VASSY, en 1761, où la famille MAUBANT avait
quelques biens décrits ainsi sur un rôle de l’impôt
de 1854 : « Possède et fait valoir au village du
Gaudinet une maison sur une vergée et demie en médiocre
plant, une demi vergée en médiocre pré, sept
vergées en médiocre labour, six vergées en mauvais
labour. Plus possède et fait valoir… plusieurs bâtiments
au village du Cornû, sur une vergée en bon plant, deux
vergées en bon pré, treize vergées en bon et
dix-neuf en médiocre labour, estimées suivant le tarif
144 livres de revenu. (Il y a cinq vergées à
l’hectare) ».
Les DUCHEMIN grands-parents de Pierre MAUBANT, côté
maternel, avaient eux aussi quelques biens au soleil, puisque à
la même époque on peut lire «
Possède la ferme du Vautirel qui
consiste en terre et plant, prez et labours dont le controlleur n’a pu
en sçavoir sa continence… Jacques LEMARECHAL la fait
actuellement valloir par le prix de quatre-cents livres par an, au
présent, quatre chapons, six poulets, et douze livres de
beurre ; plus, possède la ferme de la Fosse… plus
possède la ferme des Aunays… »
A la fin de ce rôle, entre autres observations
générales, on lit cette remarque que certains trouveront
peu flatteuse, mais que les « Bocains » liront
avec un petit sourire complice : «
Il y a beaucoup de fort bons
propriétaires en cette paroisse ; le général
en est mutin, il ne se preste qu’avec peine à ce qu’on lui
demande, il est très rusé, et est d’un si grand
attachement à ses intérêts que tout
l’inquiète et lui fait commettre mils bassesses. Quoyque le
controlleur se soit donné tous les mouvements et qu’il ait pris
toutes les précautions nécessaires pour s’assurer de quel
revenu pouvait être les biens fonds… il n’a pas réussi ».
Les parents de PIERRE MAUBANT s’installaient, lors de leur
mariage à VASSY, le Vautirel, où existe encore leur
maison et où ils devaient mourir l’un et l’autre, la mère
le 21 février 1817 à 40 ans (Pierre n’avait que 13
ans et demi), le père au contraire à un âge
avancé : 81 ans, le 3 avril 1842, deux ans et demi
après son fils. C’était d’excellents
chrétiens ; ne dit-on pas que le Père, lorsque il
faut resté seul, venait de son village chaque matin assister
à la première messe.
A leur foyer étaient nés six enfants, dont cinq filles.
Deux filles moururent en bas âge, comme souvent à cette
époque. Emilie, la jumelle de Pierre, devenue aveugle à
la fin de sa vie, décédait le 5 septembre 1875 ;
elle avait épousé Jacques PRESTAVOINE. Rose-Catherine
avait épousé Guillaume-Joseph LEGRIGEOIS et fut
inhumé à VASSY le 23 novembre 1855,
âgée d’environ 58 ans ; elle était
suivie de près dans la mort par Marie-Anne, sa sœur, qui avait
épousé Georges ROGER de la paroisse de Claire
Fougères, à l’époque du Diocèse de BAYEUX
et maintenant du Diocèse de SEES. Elle fut inhumée
à VASSY le 24 décembre 1855, âgée
d’environ 59 ans.
Intérieur
de l'église de Vassy 2004
On retrouve la signature de Pierre MAUBANT dans les registres
paroissiaux, puisqu’il fut parrain au moins trois fois :
Le 16 mai 1818 de Modeste LEGRIGEOIS, sa nièce, née au
Vautirel de Guillaume LEGRIGEOIS et de Rose MAUBANT.
Le 30 août 1819 de Auguste ROGER, son neveu, né au
« Vaux-Tirel » de Georges ROGER et de Marie
MAUBANT.
acte de baptême Auguste ROGER
neveu de Pierre Maubant
Le 20 mai 1819, il était parrain de l’une de ses cousines de
LASSY, nommée Marie-Françoise MAUBANT.
Aujourd’hui, la famille de Pierre MAUBANT est loin d’être
éteinte ; ses neveux et nièces ont fait souche et
les descendants en sont fiers à juste titre ; bien
que, à ma connaissance, il n’y avait plus de MAUBANT, même
dans la descendance de ses cousins de LASSY.
La jeunesse de Pierre MAUBANT se passe au temps de
Napoléon ; on a pu remarquer que l’acte de naissance
portait : « L’an onze de la
République ».
Le premier curé concordataire à VASSY était M.
GODARD, bientôt remplacé par M. RICHOMME, qui meurt
subitement en 1815 ; ces prêtres qui avaient souffert pour
leur orthodoxie au temps de la Révolution et entretenaient leurs
chrétiens des noms prestigieux de ceux qui avaient payé
de leur vie une fidélité inébranlable à
Dieu et à l’Eglise :
MM. DUMONT et VALLEE
à
MONCY, TABLET à LA LANDE PATRY, OBLIN à ESTRY, etc…
Le 9 novembre 1815 arrive à VASSY M.
Jean-Jacques MAUPAS,
originaire de VAUDRY où il était né le 31 juillet
1780, ordonné prêtre en 1807, vicaire à MOYAUX
durant quelques mois, il fut professeur de philosophie puis de
théologie au Grand Séminaire, qu’il quitte en 1815,
à l’arrivée des prêtres de Saint-Sulpice. Il
passera plus de 50 ans à VASSY et meurt le 4 mai 1866. C’est lui
qui fit allonger la nef de l’Eglise de ses deux dernières
travées ; c’est lui qui aide Pierre MAUBANT dans sa marche
vers le sacerdoce et auquel notre martyr écrivit
régulièrement et jusqu’à la veille de son
arrestation, l’appelant son « bien cher
curé ».
Pierre avait été initié de bonne heure à la
piété, par sa famille et le clergé de la
paroisse ; mais pour faire des études, il fallait quitter
le Vautirel pour le collège de VIRE.
Habillé d’une petite blouse et chaussé de sabots, le
petit campagnard devenu étudiant suivait les cours du
collège tout en logeant chez l’habitant, dans une mauvaise
chambre mal chauffée, à un ou deux écus par mois.
Le repas consistait, la plupart du temps en une part de pain et
de lard, taillée dans le gros pain et le morceau de lard
apporté par le père ou un voisin chaque vendredi en
venant au marché de VIRE. A défaut de la maman disparue
si tôt, les sœurs ajoutaient parfois quelques pommes ou quelques
galettes de sarrazin.
Pierre avait retrouvé à VIRE deux ecclésiastiques
originaires de VASSY : les frères
ELISABETH-LECOUDRE ;
Claude, né à VASSY le 7 février 1755, prêtre
en 1779 et Pierre-Charles, né à VASSY le 4 novembre 1761,
prêtre en 1786. Ils s’étaient voués à
l’instruction de la jeunesse et avaient dirigé à VASSY,
avant la Révolution, un établissement d’instruction
publique, fort réputé loin à la ronde.
N’épousant nullement les idées révolutionnaires,
ils s’exilèrent à JERSEY où ils arrivèrent
le 8 septembre 1792. Comme la plupart des prêtres
réfugiés, ils durent quitter l’île en 1796 pour
gagner LONDRES où ils donnèrent des leçons
de français. Rentrés en France en Fructidor de l’an X (un
an avant la naissance de Pierre MAUBANT) ils s’établirent
à CAEN, sur la Paroisse SAINT ETIENNE.
L’établissement qu’ils y fondèrent, eût très
vite une réputation plus grande encore que celui de VASSY, et
rendit de grands services à la jeunesse voulant s’instruire,
mais en même temps donnait gratuitement aux élèves
se sentant appelés par Dieu les moyens de suivre leur vocation.
Pourtant Pierre-Charles quitta CAEN, appelé par l’Evêque
à la Cure de VIRE, le 10 novembre 1815. Il donna sa
démission en 1833 et mourut le 15 juin 1836. Son frère,
inséparable compagnon de toute sa vie, ne lui survécut
que quelques mois, mourant subitement à VIRE le 31 août
1836. C’était l’époque où Monseigneur
BRAULT,
évêque de BAYEUX, essayait de créer un petit
séminaire à VIRE. Malgré les réclamations
énergiques de ceux qui se consacraient à
l’éducation des jeunes aspirant au sacerdoce, après des
tentatives infructueuses, on s’arrêta à une mesure
provisoire : une salle à la fois d’études et
d’exercices de piété, avec surveillance spéciale,
fut en 1823, réservée aux séminaristes, dans la
partie supérieure des classes du collège. Ce fut
là le premier centre de la formation du séminariste
Pierre MAUBANT, qui devait porter, selon l’usage, le petit collet noir
bordé de blanc.
Il entrait au Grand Séminaire de BAYEUX en octobre 1826, pour y
poursuivre, en même temps que ses études sous la direction
des Sulpiciens, les différentes étapes vers la
prêtrise.
Pierre MAUBANT reçut sa première ordination au
samedi des quatre-temps de l’Avent 1827, des mains de Monseigneur
DANCEL,
nouvellement promu à BAYEUX. C’était
l’époque où, passé le trouble
révolutionnaire, les vocations fleurissaient ; on en jugera
par le nombre des ordinants : 13 recevaient la tonsure
seule, 40 la tonsure et les ordres mineurs, 10 les ordres mineurs
seuls, 9 le sous-diaconat, 37 le diaconat et un le sacerdoce. Pierre
recevait ce jour-là tonsure et ordres mineurs à l’appel
traditionnel «
MAUBANT
Petrus, laïcus e parochia de VASSY ».
L’année suivante, en 1828, il était sous-diacre le 31
mai, puis diacre le 20 décembre. La situation relativement
aisée de ses parents lui permettait d’être ordonné
« sub titulo patrimonii », ce qui suivant la
formule du Code était une garantie donnant à l’Eglise
l’assurance que le clerc aura toute sa vie les ressources
nécessaires à son honnête entretien et donnait une
facilité plus grande pour aller au service de Dieu en dehors de
son diocèse. Voici ce titre patrimonial dont l’autographe est
toujours à Bayeux : «
Je, Maubant Pierre de la paroisse de
Vassy, soussigné, constitue pour mon titre clérical trois
mille cinq cent francs en bien immobilier pris et provenant des
héritages de feue Catherine Duchemin, ma mère. Je
reconnais par le présent acte ne pouvoir l’aliéner sans
un remplacement d’égale valeur.
Fait le 30 mai 1828
P. MAUBANT »
Envisageait-il déjà son futur départ du
diocèse ?
Enfin, le 13 juin 1829, samedi des Quatre-Temps de la Trinité,
il reçut le sacerdoce ; là encore, quelle
ordination : 38 tonsurés, 21 tonsurés et
minorés, 12 minorés, 38 sous-diacres et 15 diacres. Quel
changement depuis le jour, pourtant peu lointain (2 avril 1824)
où l’Evêque de Bayeux, Monseigneur Duperrier
écrivait : «
Vous
connaissez les besoins du diocèse…..Près de 700 paroisses
et 200 vicariats à pourvoir sans cesse ; plus de 60
succursales privées aujourd’hui de pasteurs, une multitude de
curés vénérables, accablés et près
de succomber sous le poids de l’âge ».
Que penseront nos
évêques devant une telle plainte, en
2004 ?