Paroisse St Pierre Maubant Vassy
CHAPITRE II


VICARIATS


LE DESERT     15 JUIN 1829 à FIN 1929

CHAMP DU BOULT DEBUT 1830 à MAI 1831



Dès le 15 juin 1829, M. MAUBANT recevait sa nomination comme vicaire au DESERT, dans le doyenné même de VASSY, dont les 75 habitants actuels vont se poser des questions sur le sens dune telle nomination.
En voici les raisons : d’abord cette minuscule paroisse avait alors 258 habitants et le curé desservait également la paroisse de BEAULIEU avec ses 245 habitants ; mais surtout le curé Jacques-François GOULAY, ancien constitutionnel, âgé de 72 ans était très malade et ne pouvait exercer son ministère ; il devait mourir l’année suivante, le 29 mai 1830.
                                                            intérieur église Le Désert
Intérieur de l'église du Désert

Une lettre du Sous-Préfet de VIRE au Préfet, en date du 11 avril 1829, et conservée aux Archives Départementales nous donne la situation : « M. Le desservant du DESERT est depuis un an, retenu, menacé d’une paralysie qui l’a rendu presque aveugle. Hors d’état de remplir seul les fonctions de son ministère, son zèle et ses soins assidus paraissent lui avoir justement acquis la bienveillance de la paroisse qui, par reconnaissance propose de lui faire adjoindre un vicaire. Le conseil de fabrique propose de lui faire adjoindre un vicaire. Le conseil de fabrique offre de payer 75 francs par an ; M. le Curé donnera 150 francs ; la commune 75 francs ce qui ferait 300 francs ». Dès le 15 avril, le Préfet donne un avis favorable. Il y avait alors dans le diocèse des vicariats qu’on pourrait appeler volants, qui selon les contingences ou les nécessités, étaient transférés, par accord des pouvoirs civils et religieux, d’une paroisse à une autre. Le vicariat du DESERT devait durer seulement un an et était ensuite transféré ailleurs.

 Il est curieux de comparer la finale de la lettre du Préfet : « agréez, Monseigneur, l’assurance de ma haute considération » écrite à l’époque brûlante et peu cléricale de juillet 1830, avec l’année précédente où le ministre écrivait à Monseigneur : « agréez l’expression de mon attachement respectueux » : reflet d’une époque !

 Donc la santé mauvaise du curé motiva seule cette nomination à un poste qui peut paraître très humble et cependant de confiance puisque notre futur martyr aura pratiquement seul le ministère des deux paroisses. C’est l’époque où le futur célèbre Monseigneur VEROLLES était simplement vicaire d’ARGENCES avant de devenir vicaire d’AUNAY.
statue Eglise Le Désert
statue de la Vierge
Le Désert

 En 1826, le Docteur LECREPS de VIRE, atteint d’une grave maladie promit à la Vierge de construire une Chapelle en son honneur.

 Dès 1828, il construit un oratoire, sur la paroisse de LE RECULEY en un lieu-dit « La butte aux chênes », sous le vocable de Notre Dame du Bocage.  Très vite, on prit l’habitude de s’y arrêter, puis d’y venir en pèlerinage. C’est ainsi que Pierre MAUBANT, vicaire au DESERT, quelques kilomètres seulement de là, vint plusieurs fois en pèlerinage et rencontre le Docteur LECREPS.

Partant pour le séminaire des Missions Etrangères, il serait venu une dernière fois se mettre sous la protection de la Vierge ; et la tradition raconte qu’ayant rencontré, cette fois encore le Fondateur du pèlerinage ; c’est cette entrevue que vint à l’idée du Docteur LECREPS de placer en sa chapelle l’inscription : « Marie, Reine de l’Univers »

Pour M. MAUBANT, nous ne savons pas ce que fut son ministère de quelques mois, tout en pouvant supposer qu’il fallait dévouement et délicatesse pour remplir le rôle de second tout en faisant entièrement le travail du premier. Cependant, d’autres difficultés devaient naître presque immédiatement, difficultés pécuniaires, qui devaient se renouveler dans son second ministère.

Qu’il me soit permis à ce propos d’ouvrir une parenthèse :

 Certains lecteurs trouveront que je m’appesantis un peu trop sur ce sujet ; je pense que c’est la vie et qu’il serait ridicule d’écarter de la vie des saints ce qui peut paraître mesquineries et que nous rencontrons tous les jours. D’autre part, c’est l’histoire puisque les archives diocésaines en ont conservé tout le dossier, qui nous rappelle à nous fils de Dieu, en marche vers la sainteté, que nous sommes bien des hommes.

 Voici donc le problème : Bien qu’il ait été nommé vicaire dès le 15 juin 1829, le vicariat de M. MAUBANT n’avait été autorisé que le  24 juillet suivant ; l’administration civile ne le prenait en charge qu’à cette date. Aussi réclame-t-il, trouvant en plus que le mandat pour le troisième trimestre n’est pas suffisant, il écrit donc à l’administration diocésaine :

 Le Désert, le 27 novembre 1829
 « Monsieur,

    Voyant que mes confrères, prêtres de la Trinité comme moi, avaient reçu leurs mandats selon l’usage, et que je n’en recevait qu’un qui n’était encore qu’une partie de ce que sont les autres, j’ai cru, peu avancé en fortune et tout le contraire, comme vous le pensez bien, d’après l’avis que j’en ai reçu, pouvoir utilement en faire ma représentation. Je ne savais pas trop si c’était à vous, Monsieur, que je devais m’adresser ; mais je vous prie de me rendre ce service, s’il vous est possible. J'ai reçu mon institution canonique en date du 15 juin, et le premier mandat que j’ai reçu était pour le troisième trimestre et encore il n’est comme vous le voyez que de 55 francs 83 centimes ; je ne sais à quoi attribuer cette double erreur. Je vous prie, Monsieur, de vouloir bien avoir la complaisance de la rectifier relativement à ce mandat que je viens de recevoir et à celui que j’aurais du recevoir pour le second trimestre, et de m’en faire parvenir le résultat ».

Et il termine avec l’emphase de l’époque : « agréer, Monsieur, le témoignage du plus profond respect et de la plus sincère reconnaissance avec lesquels j’ai et j’aurai toujours l’honneur d’être votre très humble et très soumis serviteur »
Le vicaire du DESERT, près VIRE
P. MAUBANT, v.d.D.

A l’appui de cette lettre il joint son mandat de cinquante trois francs quatre vingt trois centimes, lequel mandat lui est renvoyé dès le   14 décembre, avec prière à l’intéressé de le retourner, pour le faire compléter, à la fabrique ou à la commune. Quant à l’autre réclamation, le correspondant de M. MAUBANT, s’adresse pour renseignements à Monsieur l’Abbé MICHEL, secrétaire de l’Evêché. Celui-ci répond que le vicariat du DESERT n’ayant été autorisé du gouvernement que le 24 juillet 1829, le vicaire ne peut toucher du gouvernement qu’à partir de ce jour-là. D’ailleurs conseil municipal et fabrique n’admettent pas les réclamations de Monsieur MAUBANT. Aussi, déjà transféré à CHAMP DU BOULT, il écrit de cette dernière paroisse, le 11 février 1830, à Monsieur l’Abbé PAYSANT pro-vicaire de Monseigneur l’Evêque de BAYEUX à CAEN :

« Monsieur,

C’est avec les sentiments de la plus affectueuse reconnaissance que j’ai l’honneur de vous écrire aujourd’hui pour vous prier d’avoir la bonté et la complaisance de faire administrer à Messieurs les membres de la fabrique et du conseil municipal de la paroisse du DESERT et BEAULIEU un ordre et une autorisation nécessaires pour me fournir ce qu’ils me doivent de supplément à ce que le gouvernement ne peut me payer.
Pour vous rappeler la chose, j’ai cru devoir vous remettre sous les yeux la lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’envoyer à ce sujet ; je la leur ai fait connaître ; mais ils n’ont pas cru devoir me payer ou au moins être suffisamment autorisé. Ce qui me porte à croire qu’ils y sont obligés, c’est, qu’aux questions qu’on leur fit à BAYEUX, ils répondirent que leur vicariat était érigé.
 Il y a en cela erreur ; mais le gouvernement ne pouvant payer à partir d’un temps plus reculé que le 24 juillet ; à qui de perdre la rétribution due au 15 juin, jour de l’Institution canonique, ou du vicaire, ou de la paroisse gouverne comme en son nom depuis ce temps ? Car vous le savez peut-être il y avait plus d’un an déjà que la paroisse était  comme sans pasteur et depuis cette époque le 15 juin et avant même elle a eu tous les offices.
C’est de votre bienveillance, Monsieur, que j’espère la réponse et les effets. Agréez……    MAUBANT »

J’aime beaucoup cette expression finale : la réponse… et les effets. On n’est pas bôcain à demi. Cependant Monsieur PAYSANT, cette fois encore sollicite les lumières de Monsieur MICHEL qui, le 16 février lui répond : « Voici mon avis : il est vrai que ce n’est pas par décision ministérielle du 24 juillet 1829 que le vicaire du DESERT a été compris au nombre de ceux qui ont droit à l’indemnité payée sur les fonds du trésor ; mais le vicariat a été légalement établi, en vertu de l’article 38 du décret du 30 décembre 1809, par décision épiscopale du 1er mai précédent, transmise le même jour à Monsieur le Préfet.
Ainsi, dès le 1er mai, la commune du DESERT devait un traitement à son vicaire s’il eût été arrivé. Il est constant que M. MAUBANT a été nommé le 15 juin vicaire du DESERT, il me paraît certain donc, qu’il a droit au traitement de la commune à partir de cette époque ».

Comme suite à cette consultation, le 26 février, le vicaire général écrit nettement au Président de la Fabrique du DESERT : « le prorata de l’indemnité de 300 francs pour un mois et neuf jours qui se trouvent entre le 15 Juin et le 24 juillet s’élève à la somme de 32,50 francs qu’il me semble de toute justice que la fabrique tienne compte à M. MAUBANT de cette somme dont j’autorise le paiement sur les premiers fonds disponibles. Je ne parle pas du traitement qu'il a dû recevoir sur la fabrique ou la commune à partir du 15 juin, jusqu'au moment où il a cessé ses fonctions. C’est une chose à part de l’indemnité accordée par le gouvernement ». Ainsi se termina cette première affaire, mais déjà depuis quelques jours M. MAUBANT était vicaire à CHAMP DU BOULT.

 Plus exactement, les registres du conseil épiscopal, sous la rubrique « vicariats » portent à la date du 9 décembre 1829 : « M. MAUBANT, vicaire actuel du DESERT est transféré à HARCOURT ». Que se passe-t-il alors ? Huit jours seulement après, à la séance du 18 décembre,     M. MAUBANT est nommé vicaire à CHAMP DU BOULT. On sait seulement qu’à la même époque M. VEROLLES fut nommé à HARCOURT sans y aller ; que le curé d’HARCOURT n’avait pas de logement à donner au vicaire et que ce curé était M. Jean-Baptiste VAUTIER, né lui aussi à VASSY. Laquelle de ces raisons est la bonne ?

CHAMP DU BOULT, en 1884 :  989 habitants, avait en 1830 : 1 489 habitants. Ancienne paroisse du diocèse de COUTANCES, elle faisait partie de l’archidiaconé et du doyenné de VIRE.
Le curé M. Charles VASNIER était né à LA GRAVERIE, le 4 juillet 1769. Il avait été ordonné par FAUCHET, Evêque révolutionnaire, mais rétracté. Le curé de CHAMP DU BOULT, qui avait également été vicaire au DESERT, donne l’impression, dans les relations avec son vicaire, d’un homme de caractère, droit et lucide, et bon diplomate.

 M. MAUBANT ne quitte donc pas son bocage ; mais ses rêves d’apôtre devaient l’entraîner à bien des difficultés ; son bocage devait le faire souffrir et lui faire payer son enthousiasme pour les missions lointaines. Les registres de la Paroisse, nous donnent pour premier ministère une inhumation le 4 février 1830 et une dernière inhumation le 15 mai 1831. Les 15 ou 16 mois qu’il passa à CHAMP DU BOULT furent marqués par toutes sortes d’ennuis, dus à son apostolat pour l’œuvre de la propagation de la Foi.

 Née dans la ville de LYON, l’œuvre de la propagation de la Foi existait en France depuis 1822. Dès le 18 août 1823, le Grand Aumônier de France, Prince de Croy, archevêque de ROUEN, et président du conseil supérieur établi à PARIS, avait écrit à tous les évêques de France, une lettre très sage et très chaleureuse pour leur recommander cette œuvre naissante. Avant la révolution, disait entre autres choses le Prince de Croy, la France, entre tous les pays catholiques se distinguait dans les Missions Etrangères, par d’éminents services, dont nos traditions conservent des souvenirs aussi honorables, qu’édifiants.

Nous avons vu disparaître les ordres religieux qui se consacraient à cet apostolat ; il ne nous reste plus que quelques débris d’autres institutions qui s’y dévouaient spécialement, et tandis que dans les pays séparés de l’unité, l’esprit du siècle fait des efforts inouïs par tout ce que son activité peut lui faire entreprendre, et principalement par les sociétés bibliques, pour semer l’erreur sur toutes les parties du globe, nous avons la douleur de voir l’extrême insuffisance des moyens mis en œuvre parmi nous sur la propagation de la vérité… Simultanément, une lettre du vicaire général de ROUEN, LE SURE indiquait le règlement et les avantages spirituels de l’œuvre. L’offrande était de « un sol » par semaine : dix associés formaient une « section » ; dix sections : une « centurie », et dix centuries : une « division ». La première somme à Monseigneur le Prince de Croy fut de 20 000 francs que Son Altesse répartit entre quelques missions des Indes et de l’Amérique. Cependant, l’œuvre avait été établie dans le diocèse de BAYEUX, le 5 novembre 1825, par Monseigneur Charles DUPERRIER.

Le nouveau vicaire, qui pensait déjà partir un jour vers ces terres lointaines, ne pouvait que se laisser tenter par une telle œuvre. Il se lance donc et le fait avec succès, mais peut-être contre vents et marées et c’est ainsi que les archives du Diocèse ont un dossier volumineux sur le sujet, et que nous savons comment les choses se sont passées :
Avec l’assentiment de son curé, M. MAUBANT fit en chaire quelques instructions sur l’œuvre qu’il désirait instituer, puis alla de maison en maison solliciter des adhésions, qui vinrent nombreuses.

Pourquoi y eut-il alors de tels mécontentements qui tournèrent à l’orage ?

Il faut se rappeler que nous sommes au lendemain de la Révolution de 1830, hostile à l’église et au clergé. Il n’est que de lire la lettre de M. le Curé de CHAMP DU BOULT à M. PAYSANT, vicaire général : « Nos troubles furent grands au CHAMP DU BOULT, vous en eûtes connaissance sans doute, ne fut-ce que par la voye de l’ Ami de la Vérité… ».
statue église de Champ du Boult
Statue dans l'église de Champ du Boult

Dans ces malheureux temps là on se croyait maître de tout et indépendant de tout. Je peux dire avec Horace : …. Incendo per ignes. Suppositos cineri doloso… ».

Il y avait donc à CHAMP DU BOULT de mauvais esprits auxquels le zèle du vicaire ne plut pas. Quelques prétextes aussi de couleur locale, que l’on se hâta de transformer en raisons.

La vie était plus dure qu’ailleurs dans ce coin du Bocage granitique ; la terre ne pouvait nourrir ses nombreux habitants. Beaucoup étaient forcés de s’expatrier une grande partie de l’année : les hommes se faisaient chaudronniers ou marchands d’habits. Or, quand ces hommes rentraient, informés par quelques meneurs, ils s’irritaient de voir une partie de leurs économies, entre les mains du vicaire, à destination des missions…

A ce propos au moment de la Béatification, un curé, originaire de CHAMP DU BOULT et qui par ses parents avait pu recueillir les traditions, écrivait : « M. MAUBANT n’était pas aimé, parce que déjà il avait l’âme missionnaire et qu’il ramassait des offrandes ». Il ajoute en bon connaisseur : « ce mécontentement est bien dans l’esprit du bôcain qui certes est plus généreux qu’autrefois, mais craint cependant toujours que la terre et surtout l’argent lui manque… » et il termine « ces reproches sont à la gloire du vicaire ». C’est aussi notre avis et c’est pourquoi nous voulons relater ces interminables difficultés.

C’est surtout vers la fin du séjour (de 18 mois environ) que les difficultés s’accentuèrent. Pour tirer vengeance du vicaire trop entreprenant, le maire omit volontairement de porter son indemnité de traitement au budget municipal et du même coup la lui supprima : M. MAUBANT ne reçut pas ainsi les 150 francs, correspondant au premier semestre 1831 ; il ne put donc payer la pension qu’il devait à son curé ; telle est l’origine des lettres, pourparlers et tractations qui vont se succéder durant trois ans, finissant seulement le 2 août 1834.
Une première lettre de M. VASNIER nous informe qu’il a tout fait près du maire et de la municipalité, sans succès. L’abbé MAUBANT, déjà aux Missions Etrangères ne peut pas grand chose non plus ; et le curé n’est toujours pas payé de sa pension. Le 29 mars 1832, il se décide à écrire à M. MAUPAS, curé de VASSY :il espère que le Père de M. MAUBANT pourra peut-être le rembourser de la pension que lui doit le fils : « je conviens que cela est malheureux pour les père et fils MAUBANT, mais je suis étranger à tout cela : ce qu’il y a de certain, c’est que je ne suis pas intraitable et que j’aurai égard à la triste circonstance ; ainsi le Père MAUBANT voulant entrer en arrangement à l’amiable nous perdrons ensemble…
M. MAUPAS écrit à l’administration diocésaine : « Il me semble que la faute de M. le Maire de CHAMP DU BOULT ne doit pas être supportée par le Père MAUBANT qui n’est pas riche et qui est dans l’impuissance de travailler. Il paiera si la chose est indispensablement nécessaire ; mais avant tout je veux savoir de vous s’il n’y aurait pas quelque autre moyen d’indemniser, à même la commune, M. le Curé qui au fond ne doit pas non plus perdre. Je vous prie de me répondre au plus tôt dans le cas où il faudrait que le Père MAUBANT payât. Il ne fera rien avant votre réponse ». Le 28 juillet, il écrit encore « qu’il n’est pas juste que M. MAUBANT ait servi la paroisse à ses dépens ».

 L’administration diocésaine en réfère alors au Préfet, le Préfet au Sous-Préfet de VIRE, le Sous-Préfet au Maire qui répond, le 20 août 1832 par cette lettre nette et brutale : « Monsieur, j’ai donné lecture de votre lettre du 10 août présent mois au conseil municipal réuni en session le  13 août, concernant l’omission qui aurait été faite sur le budget, au préjudice de M. MAUBANT, ex-vicaire de la commune de CHAMP DU BOULT. Le conseil a répondu à l’unanimité que l’omission était volontaire et qu’il craindrait de manquer à ses devoirs s’il accordait une indemnité de traitement à un sujet qui a causé tant de trouble et de désunion dans les familles, que la commune se trouve trop heureuse de n’avoir plus dans son sein un sujet aussi onéreux ; et que cependant s’il persistait à réclamer une indemnité de traitement, la commune était prête à compter avec lui, bien persuadée qu’elle était malheureusement trop en avance ».Le Préfet informe l’Evêque de cette invraisemblable réponse, lequel réclame vivement des explications au curé. Celui-ci répond dans une lettre au vicaire général de CAEN, M. PAYSANT, commentant les écrits du maire et faisant l’éloge de son vicaire ; en voici de larges extraits :

« Monsieur l’Abbé,
A mon retour d’un petit voyage que je viens de faire, j’ai trouvé hier soir chez moi, une lettre de votre part jointe à un extrait du registre des délibérations de la mairie de CHAMP DU BOULT, relatif à une réclamation que fait M. MAUBANT, mon cy devant vicaire, d’une somme de 150 francs pour les six derniers mois qu’il a vicarié en ma paroisse… Je commence par vous dire que cette délibération depuis le commencement jusqu’à la fin n’est absolument qu’un tissu de mensonges et de calomnies.
Le conseil a répondu à l’unanimité que l’omission était volontaire, etc. Cela est faux. La somme de 300 francs a été votée à l’unanimité pour le payement du vicaire ainsi que les années précédentes. Cela est si vrai que cette délibération a été transcrite sur le registre, m’a assuré un ex-membre du conseil municipal : mais soit ignorance ou mauvaise volonté on n’en a point renvoyé d’extrait à qui de droit, et voilà la  cause seule que ce payement n’a point été effectué.… à un sujet qui a causé tant de troubles et de divisions dans les familles etc .Je défie qui que ce soit de prouver que l’Abbé MAUBANT ait jamais troublé personne, ni brouillé personne, au contraire. C’était un jeune prêtre d’une piété édifiante, très pacifique et très attaché à ses devoirs. Il est vrai qu’il n’a été que très faiblement goûté dans la paroisse, mais ce n’était pas sa faute et il n’y a jamais donné occasion.…que la commune se trouvait trop heureuse de n’y avoir plus dans son sein un sujet aussi onéreux etc… M. MAUBANT n’était à charge de personne, jamais il n’a reçu aucun cadeau, il ne mangeait chez personne que chez moi, sédentaire par goût, on ne le voyait dans la paroisse que quand ses devoirs l’y appelaient, à sa chambre ou à l’église, voilà ses occupations journalières ; ainsi j’ignore absolument à qui ce vertueux prêtre a pu être si onéreux.… et que cependant s’il persistait à réclamer une indemnité de traitement la commune était prêtre à compter avec lui bien persuadée qu’elle était malheureusement trop en avance etc…Voilà pour moi un frai Fiat Lux. Je n’ai jamais eu connaissance que la commune ait fait aucune espèce d’avantage ou de payement à l’Abbé MAUBANT, excepté la somme de 300 francs qui était annuellement votée en sa faveur ainsi qu’on l’avait antérieurement fait en faveur de ses devanciers.

Voilà la vérité, et je suis incapable de vous en imposer. Je dois aussi vous dire que notre conseil municipal est composé d’honnêtes gens pour la plus grande partie, voulant le bien mais incapables de l’opérer, très ignorants en administration, qui font docilement les volontés et le bon plaisir de M. le Maire, qui délibéreraient et signeraient le pour et le contre si on le leur demandait ». C’était l’autre coup de massue ; la vérité retrouvait ses droits, la riposte valait l’attaque.

 Cependant quelques jours après, le 19 septembre, Monseigneur demande encore des précisions sur les dates du ministère de Monsieur MAUBANT et sur l’allocation fixée par la commune. M. le  Curé répond à ces questions d’allure officielle dans une longue lettre qui est comme la confirmation de la précédente. Il y continue l’apologie de son vicaire. Je glane sur ce vaste champ : « M. l’Abbé MAUBANT ne réclame que les cinq derniers mois de son vicariat montant à la somme de 125 francs. Cette somme est modique à la vérité, néanmoins elle devient conséquente pour le père de M. l’Abbé qui, d’après ce que m’a dit M. le Curé de VASSY, n’est pas au-dessus du besoin ; d’ailleurs cette somme de 125 francs lui est légitimement due et il ne peut y avoir que la coquinerie et la mauvaise foi qui puissent la lui contester.
La fabrique du CHAMP DU BOULT n’ayant pas un revenu suffisant pour le traitement de M. le Vicaire, la commune s’est annuellement imposée à une somme de 300 francs pour cet objet, et cela depuis l’époque où les communes sont tenues de fournir un traitement à leur vicaire, ce qui  n’avait jamais souffert de difficulté, et toutes ces tracasseries là ne datent que depuis la révolution de juillet… Il est dit dans la délibération de notre conseil municipal que cependant s’il persistait à réclamer une indemnité etc.. ne voudrait-on point parier ici de la Propagande de la Foi ?
 Il est vrai que M. MAUBANT pendant son séjour au CHAMP DU BOULT y a établi cette confrérie, et il y a laissé un certain nombre d’associés (sic), mais la malveillance, toujours aux aguets, a eu l’impudence de dire que M. MAUBANT avait prélevé des sommes immenses sur la commune ; tout cela est encore faux et de la plus noire calomnie ; il n’a jamais reçu de chaque associé que la modique somme d’un sol par semaine, et jamais il n’a resté longtemps dépositaire de cet argent, car j’ai parfaite et entière connaissance qu’aussitôt que sa petite perception était terminée il l’envoyait promptement et très scrupuleusement à qui de droit.
Je vous donne ce petit post scriptum pour vous mettre à même de répondre victorieusement à la ridicule objection de cette fameuse délibération où il est dit que la commune est prête à compter avec lui bien persuadée qu’elle était malheureusement trop en avance. Avant de finir, je vais encore vous faire part d’une petite observation à laquelle m’a fait penser M. le Gorgeu, vicaire de Livry, qui est venu la semaine dernière passer quelques jours dans sa famille et particulièrement avec moi : voici ce dont il s’agit :
« Le conseil municipal s’est-il assemblé à l’époque du 20 août ? Pour moi je n’en ai aucune connaissance. Cette délibération a-t-elle été véritablement prise ? Je n’en sais rien. Est-elle consignée sur le registre ? J’en doute. Ne serait-ce point plutôt l’ouvrage du maire seul ? Cela est possible et même présumable ? ».
    
Cependant M. le Curé VASNIER est sur les épines, c’est un pacifique et il regrette la tranquillité d’antan. Dans sa précédente lettre il avait dit à M. PAYSANT : « Je serais fâché que ma lettre fût connue ; j’espère qu’elle ne sera connue que de vous seul, je compte sur votre discrétion ».

C’était certes inutile et quelque peu osé de recommander la discrétion à un vicaire général ; dans la seconde lettre il y revient encore : « Je vous réitère, Monsieur, la prière que je vous ai déjà faite, c’est que tout ce que je vous écris soit enseveli dans le plus profond secret. La plus légère indiscrétion pourrait me devenir funeste ».

Je n’insiste pas sur ces premières escarmouches ; je fais seulement remarquer ceci : un curé qui défend ainsi son vicaire et fait de lui de tels éloges, n’est-il pas le plus sincère et le plus convaincant des avocats ?

 Malgré la hâte que nous éprouvons nous mêmes à présenter l’âme très belle du Père MAUBANT dans sa vie de missionnaire et dans son martyre nous avons cru bon d'esquisser, en un raccourci sincèrement objectif des évènements d’histoire locale qui intéressent à la fois le diocèse et l’œuvre de la Propagation de la Foi.

 Assurément, dans la vie des saints, nous aimons surtout ce qui peut édifier mais les évènements, un peu mesquins, parfois, qui nous révèlent les difficultés auxquelles ils ont à se heurter dans un monde qui ressemble au nôtre ne sont pas, certes, sans intérêt. Ils nous permettent d’abord de les situer plus exactement dans la société qui les entoure. Du reste, cette société est comme un cadre dont les couleurs, de nuances diverses et d’inégale valeur mais très vivantes, font mieux ressortir la splendeur surnaturelle de la figure qu’ils renferment.

 Donc le 11 décembre M. PAYSANT écrit de CAEN à M. MICHEL pro-secrétaire de l’évêché, pour lui réclamer de nouveau « les dates précises de la nomination et de la révocation de M. MAUBANT, comme vicaire du CHAMP DU BOULT ». Il ajoute, impressionné par les résistances de la Mairie et de la Préfecture : « veuillez me faire une note officielle. Je pense qu’elle concordera avec les états de payement des 350 francs du Gouvernement. Nous avons affaire à mauvaise partie ».

Glissons ici une note à propos du traitement des vicaires. Dans les villes le traitement des vicaires était entièrement à la charge des fabriques. Dans les paroisses rurales le gouvernement donnait alors 350 francs aux vicaires et la fabrique ou la commune payait la pension due par le vicaire à son curé. Ces explications aideront à comprendre pourquoi dans ces polémiques surtout administratives on parle de la somme que donnent commune ou fabrique en plus de l’allocation fournie par l’Etat.

Cependant M. MICHEL est absent. Un autre pro-secrétaire  M. GUERIN répond à M. PAYSANT. « M. MAUBANT, dit-il, a été nommé vicaire de CHAMP DU BOULT et inscrit sur les états de payement le 1er janvier 1830. Il est démissionnaire du 31 juillet 1831 ».

Ces renseignements, M. PAYSANT les renvoie presque aussitôt au Préfet. Il termine sa lettre du 22 février 1833 – nous sommes déjà en 1833, et la question en est toujours au même point – en disant : « M. MAUBANT n’a rien reçu sur les sept mois de 1831, et cependant il ne réclame le payement de son traitement que pendant l’espace de cinq c’est à dire la somme de 123 francs. Comme il est de toute justice que cette dette soit acquittée, je vous prie, M. le Préfet, de vouloir ien donner les ordres nécessaires à cet effet… ».

 Ainsi, nous arrivons au clou de cette affaire, à cette fameuse délibération du conseil municipal de CHAMP DU BOULT en date du 5 avril 1833, délibération qu’il faudrait encadrer, comme on met sous vitrine une pièce rare. Donnons-la in extenso, sans commentaire qui la déflorerait. La voici : Extrait du registre des délibérations de la commune du CHAMP DU BOULT, arrondissement de VIRE, département du Calvados L’an 1833, le 5 avril, le conseil municipal de la commune de CHAMP DU BOULT réuni en séance en vertu de l’autorisation de M. le Sous-Préfet de VIRE en date du 1er mars dernier, sous la présidence de M. le Maire assisté des plus haut imposés en nombre égal à celui du conseil, à l’effet de statuer sur une indemnité de traitement réclamée par le sieur  MAUBANT, leur ex-vicaire, ont délibéré :
Qu’attendu qu’il a abandonné la commune subitement et sans l’en prévenir,
Que pendant son trop long séjour il y a établi une prétendue propagation de foi, moyennant une somme de 52 francs 50 centimes par chaque individu, et portant intérêt à raison de 5%,
Que cette propagation a troublé le cerveau de plusieurs personnes de sexe féminin,
Qu’à l’aide de cet artifice, il a emporté de la commune des sommes considérables en exigeant intérêt et principal,
Et qu’enfin par ce moyen, il a brouillé les ménages et causé aux habitants de grands désagréments,
Considérant tous ces motifs, le conseil et les haut imposés ont déclaré à l’unanimité de refuser à lui allouer la somme de 125 francs en désirant bien sincèrement ne plus entendre parler d’un tel sujet.
Fait et délibéré en séance les susdits jour et an et signé au registre ».
Suivent les noms et signatures des membres du Conseil et des haut imposés.

Cependant quelques jours après, le 11 mai, la Préfecture un peu surprise d’une telle délibération, l’envoie à Monseigneur. Par délégation de M. le Préfet en congé, c’est le secrétaire général qui tient la plume : « veuillez, Monseigneur, dit-il, en fin de lettre prendre communication de cette délibération, et me la renvoyer avec telles observations que vous jugerez convenables.

Monseigneur n’est pas moins étonné. Le 20 mai, M. PAYSANT écrit à M. le Curé du CHAMP DU BOULT : « Quoiqu’il paraisse bien que la commune soit restée redevable de 7 mois de traitement à M. MAUBANT, je me suis borné à en réclamer cinq. Vous trouverez ci-joint la réponse du conseil municipal. Je ne doute pas qu’elle ne soit calomnieuse. Je vous prie cependant :
De me donner des détails sur ce qui regarde la propagation de la foi ;
Et si la commune tient à avoir un vicaire, de manière qu’on pût obtenir justice en faisant vaquer le vicariat jusqu’au payement de la somme réclamée… »

Presque immédiatement, le 29, M. VASNIER répond à M. PAYSANT :
« l’extrait du registre des délibérations de la commune du CHAMP DU BOULT que vous m’avez fait passer, n’est, depuis le commencement jusqu’à la fin, qu’un tissu de mensonges et de calomnies. Je n’y ai pas remarqué un seul mot de vrai… Ce qui m’afflige bien sincèrement, c’est de voir figurer parmi les signataires des gens de probité et que je regardais comme incapables d’attester un faux. Mais hélas, l’esprit de parti, la crainte, le respect humain, l’ignorance, voilà les causes de ce fameux arrêté.

 Quoique la commune du CHAMP DU BOULT se comporte indignement à l’égard du malheureux Abbé MAUBANT, il n’est pas moins vrai qu’elle tient peut-être plus que partout ailleurs à avoir un vicaire. Le bourg qui est assez conséquent, n’est composé que d’ouvriers et débitants qui à coup sûr éprouveraient un grand déficit, s’ils étaient privés d’une première messe les fêtes et dimanches.
D’ailleurs la commune a une grande étendue et bien des gens sont éloignés des autres églises ; en conséquence, je pense que le moyen le plus sûr pour obtenir justice de nos braves gens ce serait de laisser vaquer au moins pendant quelque temps ce triste vicariat. Dans ce malheureux conflit, je nous vous dissimule pas, Monsieur, que je crains singulièrement de me trouver découvert et compromis, quoique je n’aie aucun doute sur votre discrétion… ».
 M. VASNIER donne alors quelques idées à M. PAYSANT, il s’en excuse, et continue :
« Tout ce que je désire c’est de conserver ma tranquillité, elle n’a été malheureusement que trop troublée depuis trois ans. J’apprends à l’instant qu’on va m’enlever M. THOUROUDE mon vicaire actuel et que l’on dit déjà dans la paroisse que c’est moi qui le fais partir : ainsi vous voyez que les auteurs de tous ces troubles ont envie d’en faire retomber tout l’odieux sur moi ; vous pouvez seul me tirer d’embarras en m’adressant, le plus promptement possible, une lettre qui me puisse justifier aux yeux de mes paroissiens, et que les coupables soient notoirement connus et surtout que cette lettre fasse clairement connaître le vrai motif pourquoi on me retire mon vicaire ; ma position est bien fâcheuse, et je crains qu’elle ne le devienne encore davantage par la suite… »
 En post-scriptum un détail qui à son prix : « Tous les associés à la propagation s’offrent à donner et signer un certificat, attestant qu’ils n’ont jamais payé à M. MAUBANT qu’un sol par semaine et que jamais il ne leur a demandé davantage ».
Vassy - veillée pascale

 Dans une lettre officielle écrite le même jour et au même destinataire, M. VASNIER revient conformément à la demande reçue, sur la question de la Propagation de la Foi.
« J’ai eu connaissance de tout, et je suis incapable de vous tromper. Vers l’année 1830, M. MAUBANT alors mon vicaire fit en chaire quelques instructions dans lesquelles il fit connaître l’avantage qu’il y avait d’aller au secours des malheureux missionnaires qui allaient dans les régions les plus lointaines pour y faire connaître la vraie religion et qui manquaient de tout dans ces affreux déserts ; ses prédications ne furent point infructueuses ; il me fit part ainsi qu’à quelques personnes pieuses du dessein qu’il avait d’établir dans la paroisse la propagation de la foi. Ces personnes en firent part à d’autres et dans peu de temps il forma deux décuries ; je me suis informé, quoique je n’en eus aucun doute, aux différentes personnes agrégées de ce qu’ils versaient entre les mains de M.MAUBANT ; tous m’ont répondu qu’ils ne lui avaient jamais payé que la modique somme de cinq centimes par semaine ; moi-même qui faisais et fais encore partie de cette association, je fais la même déclaration ; j’ai même connaissance que lors du départ de M. MAUBANT, quelques associés ne lui avaient pas encore versé les termes échus de leur petite contribution ; je paierai pour vous, leur dit-il, et quand vous aurez de l’argent vous le donnerez aux pauvres. Voilà la manière avec laquelle M. MAUBANT mon ancien vicaire s’est comporté dans ma paroisse, ce qui prouve évidemment qu’il n’a gêné personne.

Monseigneur avait ainsi qualifié la délibération du conseil municipal : « Elle est on ne peut plus odieuse ». Il fallait pour l’administration diocésaine faire revenir le conseil à résipiscence et justifier l’Abbé MAUBANT. M. PAYSANT proposa la suppression du vicaire actuel. Monseigneur approuva et dans les derniers jours de mai nomma  M. THOUROUDE desservant de ST QUENTIN DE LA ROCHE, au canton de COULIBEUF, près de FALAISE. Il était bien décidé qu’on le remplacerait seulement lorsque justice pleine et entière aurait été rendue à M. MAUBANT. La nomination spécifiait même que M. THOUROUDE devait se rendre le plus promptement possible à la place qui lui était assignée.

M. THOUROUDE partit immédiatement. Le conseil municipal fut surpris et immédiatement lui écrivit une lettre collective au nom de la commune pour le décider, avec l’agrément de Monseigneur, à réintégrer CHAMP DU BOULT. La lettre fut adressée à SAINT PIERRE LA VIEILLE chez M. THOUROUDE père où l’abbé se trouvait alors. Cette lettre se terminait ainsi : « Recevez, M. le curé, la tendre affection etc… ». M. THOUROUDE répondit très sagement. Il disait : « j’ai l’honneur de présenter mes très humbles respects à ces messieurs membres du conseil municipal de CHAMP DU BOULT et de leur dire, que, quoique fort sensible aux marques d’attachement et d’estime qu’ils me témoignent ainsi que tous les habitants, ne voulant rien prendre sur moi, je ne puis leur donner aucune décision de mon propre chef. C’est à Monseigneur à examiner si ma présence est plus nécessaire au CHAMP du BOULT qu’à SAINT QUENTIN, de me faire connaître sa volonté et alors je m’y conformerai. Je désire que l’on montre cette lettre à Monseigneur ainsi que celle qui m’a été adressée ».

Naturellement malgré les lettres tendancieuses du Maire, Monseigneur maintint cette nomination.

Cependant à l’occasion d’un service célébré à CLINCHAMPS pour  M. le Curé de MESNIL BENOIT décédé, tous les prêtres du canton de SAINT SEVER se déclarent, dans un bel élan, solidaires de leur confrère. Le doyen lui-même est leur porte-parole. Il écrit à M. PAYSANT le 3 juillet :
 « Personne n’a pu entendre la lecture de la délibération sans éprouver un sentiment d’indignation. L’on a vraiment peine à concevoir comment l’administration entière d’une commune a pu charger de calomnies aussi atroces un prêtre méritant et bien innocent de tout ce qu’on lui reproche. Il paraît que Monseigneur est décidé à donner suite à cette affaire ; nous nous en réjouissons tous.
 Il lui sera facile de confondre la calomnie. Si le zèle dont Monseigneur a d’abord paru animé pour la justification de M. MAUBANT, venait à se refroidir, nous nous sommes engagés, nous tous, prêtres du canton de SAINT SEVER, à nous joindre au père de  M. MAUBANT et à lui fournir tous les moyens possibles pour obtenir justice contre les indignes calomniateurs de son fils.
 Nous sommes tous décidés à poursuivre l’affaire chaudement et à la pousser jusqu’à sa dernière extrémité. S’il est permis aujourd’hui aux méchants de nous accuser de tous les crimes, n’est-il pas de notre devoir de nous justifier solennellement et publiquement, surtout lorsqu’il nous est facile de le faire ?
Tout ce qu’il y a d’honnêtes gens dans le CHAMP DU BOULT sont furieux contre l’administration de la commune ; et toutes les personnes qui faisaient partie de l’association de la propagation de la foi que M. MAUBANT y avait établie disent hautement qu’elles n’ont jamais payé à M. MAUBANT qu’un sol par semaine, qu’elles sont prêtes à l’attester devant Dieu et devant les hommes, et le conseil municipal ne craint pas de dire qu’il a fait payer des sommes de 50 francs portant intérêt à 5%, et qu’il a emporté de la commune en la quittant des sommes bien considérables !
Il me semble Monsieur le Vicaire général, qu’il est de notre honneur de  détruire une accusation aussi mensongère. Cependant nous ne ferons rien sans avoir auparavant votre approbation sur la démarche que nous méditons ».

    A la même époque, 5 juillet, M. le Curé de CHAMP DU BOULT écrit à M. PAYSANT : « L’absence d’un vicaire, le peu d’espoir d’en avoir un sitôt, produit ici un mécontentement presque général, et dont il ne peut résulter que les plus heureux effets. La  fameuse délibération du conseil municipal est universellement connue dans la paroisse et même dans les paroisses circonvoisines. Et tous d’un commun accord poussent même publiquement des cris d’indignation contre les auteurs de cette délibération. Mais ce qu’il y a encore de plus satisfaisant, c’est que ces fameux délibérants ont la plus grande inquiétude que cette affaire-là ne soit juridiquement poursuivie devant les tribunaux ; ils voient évidemment aujourd’hui qu’ils n’ont aucune preuve à leur appui et que tout ce qu’ils ont avancé n’est qu’erreur, mensonges et calomnies… pendant nos orages politiques je me propose de vous écrire assez souvent pour que vous soyez au courant de l’état de choses dans notre infortunée paroisse ».

 En terminant M.VASNIER prie M. PAYSANT d’adresser ses lettres à M. le curé de SAINT SEVER, car il se défie de la discrétion du piéton…  A la même époque il écrit aussi à M. CHAILLOU, supérieur du Grand Séminaire, à BAYEUX : « Le mécontentement est à son comble ; nos bons et religieux habitants se voyant sans vicaire et sans espoir d’en avoir un sitôt, poussent des cris d’indignation contre les membres du conseil municipal : le général de la paroisse est bon et dans d’excellents sentiments, mais malheureusement nous avons à notre tête des brouillons, des révolutionnaires qui gâtent la besogne ».

Cependant, dans deux lettres successives, M. PAYSANT insiste près du préfet, très énergiquement : « cette délibération, affirme-t-il, n’est pas seulement inconvenante, elle est injuste et calomnieuse. Les modiques offrandes que M. MAUBANT a reçues pour venir au secours d’une œuvre que le gouvernement protégeait et qui n’a rien que de louable pour tout homme de bien ne se sont jamais élevées à plus de 0,05 francs par semaine de la part de chaque personne toujours complètement libre de s’associer et de se retirer à son bon plaisir.
Du reste si M. MAUBANT était répréhensible de s’être mêlé de cette œuvre qui se fait dans toute la France au su et au connu de l’autorité, on pouvait en appeler aux tribunaux mais il n’appartient point au conseil municipal de lui refuser pour cela le traitement auquel il a un droit acquis.La délibération de ce conseil est donc un acte arbitraire, visiblement injuste et je ne puis, M. le Préfet, que réitérer la demande que j’au eu l’honneur de vous adresser le 22 février dernier ».

Dans la lettre du 16 juillet, M. PAYSANT avertit charitablement le préfet que tous les prêtres du canton de SAINT SEVER demandent instamment qu’il soit fait justice. En même temps aussi il informe le curé de SAINT SEVER de toutes ses démarches : « Je n’avais pas attendu vos représentations pour porter plainte à M. le Préfet, etc… ».
    
Cependant le préfet est convaincu de la légitimité de ces réclamations. Le 26 juillet il écrit à Monseigneur : « Je réitère l’ordre de faire payer à M. MAUBANT la somme de 125 francs. En ce qui concerne la délibération, je crois devoir vous faire observer que les délibérations des  conseils municipaux ne sont des propositions qui n’ont d’effet qu’en vertu de leur approbation ou de leur homologation par l’autorité compétente ; que celle que vous réclamez n’étant et ne pouvant être revêtue de cette formalité, est comme nulle et non avenue.
 J’ajoute que c’est à moi qu’elle est adressée et soumise que sous ce rapport et puisque mon intention est de n’y donner aucune suite, je ne dois point la rendre publique parce que, suivant moi, il en résulterait de graves inconvénients : cependant ne voulant point vous refuser la communication que vous désirez, j’ai l’honneur de vous l’adresser, non d’une manière officielle, mais confidentiellement, afin qu’elle  ne puisse donner lieu à aucune action. Si vous croyez, Monseigneur, devoir me faire part des renseignements que vous obtiendrez et des observations que vous suggérera la délibération, j’annexerai votre réponse à la délibération dont il s’agit et qui doit rester dans mes cartons ».

Enfin de guerre lasse, sous la poussée de l’opinion et sur les instances préfectorales, le maire remet à M. VASNIER un mandat de 125 francs. Le percepteur le trouve revêtu de toutes les formalités nécessaires et promet de la payer à son prochain jour de recettes. M. VASNIER annonce cette bonne nouvelle à M. PAYSANT, et naturellement, maintenant que, selon son expression « l’embargo est levé », réclame un vicaire.
Mais l’administration diocésaine est très prudente, et dans cette affaire continue de montrer le même énergie. « Je vous remercie de m’avoir informé de la remise du mandat », écrit M. PAYSANT à M. le Curé, mais je ne vous dispense pas de m’en faire connaître le paiement. C’est quand il aura été effectué que Monseigneur écrira de nouveau à M. le Préfet au sujet de l’inconvenance de la délibération du Conseil Municipal et je pense qu’il ne vous sera accordé de vicaire que quand elle aura été rapportée ou au moins formellement blâmée par l’autorité supérieure ».

Suit une série de lettres très intéressantes où l’on voit le tréfonds de l’âme de M. le Curé de CHAMP DU BOULT où l’on voit aussi comment un normand et demi peut à la fois signer et non signer une pétition, en glissant innocemment dans la marge une note insignifiante et complètement étrangère à la question. Dans cette pétition du 3 octobre, le maire s’exprime ainsi : « …Nous vous prions instamment, Monseigneur, de nous envoyer un vicaire, nous en avons le plus pressant besoin ; M. notre curé est ancien et infirme et en conséquence hors de cas d’administrer une paroisse de plus de 1 600 âmes ».
D’ailleurs messieurs les vicaires ont toujours été très favorablement traités chez nous, et pas un seul ne nous a quittés sans verser des pleurs, et s’il y a eu quelques brouillerie dans ces derniers temps, ce n’a été l’effet que d’une effervescence momentanée et dont il ne reste qu’un faible souvenir.  Veuillez donc, Monseigneur, vous rendre aux vœux et aux désirs d’une des bonnes communes de votre diocèse ».
Cependant le soir du 2 octobre, le paiement est effectué et M. le Curé se hâte d’en prévenir M. PAYSANT. Trois jours après, Monseigneur lui même répond à la pétition et au Maire :
« Je regrette bien, Monsieur le Maire, que vous n’ayez pas effectué, il y a quatre mois, le paiement de l’arriéré du traitement de M. l’Abbé MAUBANT, je faisais alors les placements des jeunes prêtres de l’ordination de la Trinité dans les vicariats vacants, et je vous en aurais donné un. Aujourd’hui, non seulement je n’ai aucun prêtre disponible, mais des curés qui en ont un pressant besoin en réclament avec de vives instances. Cependant, M. le Maire, je saisirai la première occasion favorable pour donner un vicaire à votre vénérable pasteur. Perdez tout espoir que je vous rende M. THOUROUDE ; je ne puis le déplacer ; et en lisant sa lettre, je suis loin d’y voir que le poste qu’il occupe lui soit à charge. Je n’y vois que la louable disposition d’un bon prêtre à obéir à son évêque. Recevez….. Charles, Evêque de BAYEUX ».

L’hiver arrive et toujours point de vicaire. M. VASNIER propose à Monseigneur un diacre d’une paroisse voisine, Périers en Beauficel, diocèse de COUTANCES. : « Ce jeune diacre nommé M. LEFEVRE nous a fait plusieurs instructions chez nous, il s’y est fait connaître de la manière la plus avantageuse, il y est singulièrement aimé. Il espère être ordonné prêtre à Noël ou à Pâques, il m’a témoigné le plus grand désir de venir avec moi en qualité de vicaire ; je crois qu’il ferait beaucoup de bien chez nous : il chante bien, il prêche de la manière la pus édifiante, je le crois d’un bien aimable caractère… ».

Malgré le tableau du parfait vicaire, les négociations entre COUTANCES et BAYEUX n’aboutissent pas. Nous sommes en février 1834. Une délégation de CHAMP DU BOULT arrive à l’évêché avec une pétition en mains. Le ton en est suppliant, flatteur…
 « LE CHAMP DU BOULT est une des bonnes paroisse de votre diocèse et où il y a autant de religion que partout ailleurs. Les prêtres y ont toujours été très aimés et très respectés et nos anciens vicaires n'en sont jamais sorti, sans verser des larmes de regrets.
Il est vrai que notre paroisse est pauvre ; néanmoins le résultat des quêtes faites dans notre église, en faveur des jeunes aspirants, vous prouve que nous sommes tous animés d’un bon esprit, et que nous osons nous flatter que vous voudrez bien jeter un regard de bienveillance sur une paroisse qui a toujours eu pour son premier pasteur le respect le plus profond et le dévouement le plus sacré…
Veuille le ciel vous accorder autant de grâces et de bénédictions que vous le méritez et que nous le désirons ».

Le maire en légalisant les signatures avait ajouté un mot personnel : « ses demandes et ses prières, bien sincèrement ».

Les six députés étaient, suivant l’expression de M. VASNIER qui avait rédigé la supplique, « des mieux langués »
L’audience épiscopale fut longue, et ils furent, d’après leur avis, parfaitement reçus. Monseigneur leur promit un vicaire.

Seulement dans une lettre écrite par lui-même, il notifia au curé du CHAMP DU BOULT, la condition sine qua non : c’est Monseigneur qui souligne : « faire disparaître du registre de leurs délibérations et rapporter celle qui flétrit si injustement leur ancien vicaire M. MAUBANT. Tout le clergé du canton a réclamé et je réclame moi-même, avec encore plus de force, sinon…rien. Vous obtiendrez, je crois, cela facilement du cher de la députation, homme d’esprit, homme de tact, homme de mérite, sage et d’un cœur droit. Négociez cela fortement et promptement, car j’épie le moment d’enlever un vicaire et de vous le donner, comme je vous enlevai, l’année dernière, M. THOUROUDE pour le planter sur le haut de la roche de SAINT QUENTIN » Charles, Evêque de BAYEUX.

 L’énergie de Monseigneur surprend le conseil municipal et toute la paroisse. A tort on tombe sur le pauvre curé. Il écrit une lettre désespérée à M. PAYSANT : « toutes les mires sont maintenant dirigées sur moi… La paroisse est déchaînée contre moi… Voilà ma situation, elle est vraiment inquiétante… ».

Cependant, Monseigneur, dans une lettre du 15 mai, insiste fortement près du Préfet :
« La délibération inscrite sur les registres publics de la commune renferme des accusations si graves qu’elles ont provoqué la réclamation de tous les ecclésiastiques du canton et que ces derniers m’ont demandé de trouver bon qu’ils se joignent au père de M. MAUBANT pour en attaquer les auteurs en calomnie. Je n’ai pas approuvé de moyen et j’ai pensé qu’il valait mieux vous prier ou d’annuler cet acte en tout ce qui ne regarde pas directement le traitement du vicaire, comme portant sur des faits dénués de preuves et tout à fait étrangers aux attributions du conseil municipal, ou de mettre ce conseil en demeure de donner la preuve des divers faits qu’il avance, si mieux il n’aime reconnaître qu’il a fait erreur ;
 Enfin, M. le Préfet, tout en voulant éviter la discussion judiciaire d’accusations évidemment calomnieuses, je ne puis me résoudre à les laisser subsister contre un membre estimable du clergé sans qu’elles soient blâmées par l’autorité ou désavouées par ceux qui les ont portées.
Je sais par quels moyens on a obtenu du Conseil Municipal un pareil acte et quelque instance que la commune fasse pour obtenir un vicaire, il ne peut lui en être donné tant que cet acte subsiste dans son premier état. J’ai l’honneur…Evêque de BAYEUX ».

Le 3 juin, le Préfet transmet cette lettre au sous-préfet de VIRE avec invitation de prendre des renseignements pour savoir si le conseil municipal et les plus haut imposés seraient disposés à rapporter cette délibération. Le 19 juillet il en informe Monseigneur.
Cependant, le Maire commence à s’inquiéter. Il réunit son conseil. Tous les conseillers demandent l’annulation de la délibération du 5 avril 1833. Le maire fait remarquer l’absence d’un conseil alors à PARIS, et réclame un délai de six mois. Quatre membres seulement lui accordent ce délai, et cela « à force de caresses, de menaces et en les pérorant » écrit M. VASNIER.
 Le maire allègue d’ailleurs, pour atermoyer, que « parmi les signataires, il s’est fait de grands changements à cause de la nouvelle opération cadastrale, et qu’il ne se trouve plus qu’un petit nombre d’entre eux » ; de plus « qu’il y a à craindre du côté des querelles et inimitiés qui surviendraient nécessairement »
. M. VASNIER dans une lettre à M. PAYSANT, réfute ces objections et ajoute : « Le Maire de CHAMP DU BOULT est maintenant bien connu pour ce qu’il est, méprisé, conspué de tout le monde, abandonné de tous les siens, à chaque instance insulté par les femmes qui n’agissent que par le conseil secret de leur maris, et je puis vous assurer que sa position est affreuse ».

 De toute évidence, la justice immanente commence à s’affirmer. Le Préfet a demandé de nouveaux renseignements ; le 22 juillet Monseigneur lui écrit une très longue lettre. En voici la conclusion ; elle est sans réplique :
« Au reste, M. le Préfet, il n’importe qu’il ait été fait ou non quelques changements dans le conseil municipal et les haut imposés et qu’il se trouve ou non quelques membres absents du pays. La délibération incriminée est vraie ou calomnieuse et c’est le conseil municipal d’une commune de 1 700 habitants tel qu’il est actuellement composé et tel qu’on doit toujours pouvoir le réunir que je vous ai prié d’appeler à fournir la preuve d’assertions consignées par lui dans un acte public et gravement injurieuses tant à M. MAUBANT qu’au corps dont il fait partie ou enfin à reconnaître et déclarer nettement qu’elles sont inexactes. En cela, M. le Préfet, je réclame depuis plus d’un an, dans un esprit de paix et de conciliation, un acte de justice. J’ai la confiance que vous saurez trouver les moyens d’empêcher qu’on ne nous le fasse attendre indéfiniment, comme le voudrait M. le Maire ».

L’énergie déterminée de Monseigneur est récompensée : le 2 août 1834, date glorieuse pour M. MAUBANT, un arrêté pris en conseil de préfecture annulait avec raisons à l’appui la fameuse délibération du 5 avril 1833, et Monseigneur ordonnait de l’inscrire tout au long sur les registres de la fabrique.

 C’était la revanche du droit, c’était le triomphe : à ce moment  M. MAUBANT était bien loin, et dans l’élan généreux de son zèle, il oubliait, au pays du matin calme, les mesquineries de la vieille Europe.
    

E-mail : paroisse.pmaubant@libertysurf.fr


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