M.
MAUBANT se sentait donc
appelé aux Missions. Ne dit-on pas que, tout jeune, à une
femme qui s’inquiétait de le voir si studieux, il aurait
répondu : »Je veux m’instruire et quand je serai
instruit, j’irai jusqu’au bout du monde ».
Muni de l’autorisation de son Evêque, il demande son
entrée aux Missions Etrangères de Paris. Les registres du
Séminaire portent l’inscription : « M.
Pierre-Philibert MAUBANT, prêtre du Diocèse de BAYEUX,
né à VASSY, le 20 septembre 1803, est arrivé le 18
novembre 1831. Il vient pour achever d’éprouver sa vocation et
se disposer aux Missions ». Au dessous cette note
complémentaire : « Il est parti le 15 mars 1832
pour aller s’embarquer au Havre ».
Père Cuny supérieur du
M.E.P de Paris
2004
L’embarquement eut lieu le 27 mars 1832. Avec M. MAUBANT, un autre
Missionnaire,
Pierre
CHARRIER, du Diocèse de Lyon qui partait pour le Tong
King, alors que Pierre MAUBANT était destiné au Su-Tchuen
(Chine).
Dans une lettre du 12 octobre 1832, M. MAUBANT, est arrivé
le 11 septembre, à Macao, écrit : « M.
CHARRIER a du vous parler de notre voyage et de ce qui le
concernait ; aussi je ne vous en dirai rien d’autre chose sinon,
que j’ai été passablement maltraité par la mer, et
les odeurs du navire. Je me suis un peu rétabli à
Manille. Nous sommes arrivés à Macao en bonne
santé, bientôt nous en partirons.
Malheureusement la relation du Père CHARRIER n’a pas
été conservée. Elle n’aurait pas manqué
d’intérêt ; la navigation était
pénible, les voiliers lents et inconfortables. On
s’arrêtait au cap de Bonne Espérance, à l’Ile de
France (Ile Maurice), Madagascar, Batavia, Malacca… Si les calmes plats
inquiétaient pour le retard, les tempêtes, typhons, et
pirates se succédaient pour inquiéter équipage et
passagers.
Le Père MAUBANT, fatigué du voyage, se rétablit
à Manille. Il y fut très cordialement accueilli.
« Les Missionnaires, écrit-il le 12 octobre 1832,
sont bien reçus partout où ils passent, c’est un hommage
que nous devons rendre à la généreuse
honnêteté des peuples étrangers même
asiatiques aussi bien que des français. Mais nous et avec nous,
tous ceux qui sont passés par Manille, nous pouvons le
certifier : ils ne paraît pas possible d’être mieux
reçus que n’y sont reçus les missionnaires ».
Qu’on en juge : il fut accueilli par l’Archevêque
lui-même, qui mit à sa disposition tout le confortable du
palais archi-épiscopal, carrosses, chevaux, domestiques, etc…
Le sous diacre de l’archevêque parlant très
facilement le latin, reçut l’ordre d’accompagner le missionnaire
français dans toutes ses visites. Sa Grandeur elle-même
venait chaque jour converser avec lui un bon moment. Les Augustins,
dans le couvent desquels il célébrait la messe chaque
matin le retenaient aussi longtemps que possible.
Dans les autres couvents de Manille, ce fut la même joie, la
même cordialité dans l’accueil. Les élèves
de théologie et de philosophie eux-mêmes furent ravis de
posséder le missionnaire. Enfin, suprême
délicatesse, lors de son départ l’archevêque se
dérangea pour aller lui faire ses adieux. C’était
d’ailleurs une ville très religieuse à cette
époque que Manille : le gouverneur entendait tous les jours
la sainte messe ; tous les habitants étaient dévots,
« même le plus simple militaire »,
écrit notre Bienheureux.
L’Espagne faisait alors grande figure aux Philippines.
A Macao se trouvait la procure des Missions Etrangères il
y séjourna du 11 septembre au 20 décembre 1832.
Dès son arrivée il se mit à étudier la
langue chinoise en vue de sa future Missions. C’est pendant ce
séjour que survint la rencontre qui devait changer sa vie :
Monseigneur
BRUGUIERE.
Qui était donc cet Evêque ?
Directeur du Grand Séminaire de CARCASSONNE pendant dix
ans avant d’entrer aux Missions Etrangères, M. BRUGUIERE
s’était embarqué en mars 1826 pour le Siam, où il
arriva le 4 juin 1827. Deux ans ne s’étaient pas
écoulés qu’en raison de ses activités
antérieures et de sa valeur personnelle, il faut coadjuteur de
Monseigneur
FLORENS,
Vicaire Apostolique de Siam. Sacré le 29 juin 1829, il
reçut le titre d’évêque de CAPSE.
Peu après on reçut à BANGKOK une lettre des
directeurs du Séminaire de PARIS, rendant compte qu’ils
avaient cru ne pas pouvoir accepter la charge de la Mission de COREE
que leur avait proposée le Propagande.
Avant même d’entrer aux Missions Etrangères et
pendant les quatre mois et demi qu’il avait passé à
PARIS, Monsieur BRUGUIERE avait rêvé de voler au secours
de coréens. Aussi ne pouvait-il rester indifférent
à une semblable nouvelle. Dans une longue lettre du 19 mai 1829,
il réfutait les principaux arguments que les Directeurs de PARIS
donnaient pour motiver leurs hésitations : défaut
d’argent, petit nombre des missionnaires, besoin des autres missions,
difficulté presque insurmontable de pénétrer dans
cette contrée. Mais il alla plus loin, il s’offrit
lui-même au Saint Père pour être envoyé dans
cette mission périlleuse.
Sa démarche reçut l’approbation de Monseigneur
FLORENS, qui venait pourtant de le choisir pour coadjuteur et qui
s’était écrié : « Je suis au
comble de la joie ; j’aurai un successeur ». Le vicaire
apostolique consentit généreusement à laisser
partir son jeune coadjuteur, qui s’embarqué à SINGAPOUR
le 12 septembre 1832 pour MACAO où il parvenait le 18 octobre
suivant.
C’est à Monseigneur BRUGUIERE, en route pour la
Corée, que nous empruntons le récit du voyage qu’il fit
de MACAO à FOKIEN (vis à vis de FORMOSE) en compagnie de
M. MAUBANT qui, lui, se rendait au Su Tchuen, en CHINE.
« Le 17 décembre, dix heures du soir, nous
montâmes sur la barque de MACAO, pour aller rejoindre celle du
FOKIEN, qui devait nous attendre à quelque distance de la
rade : nous concertâmes mal nos mesures, on eût dit
que nous n’avions d’autres desseins que de nous faire prendre. Nous
fument deux jours à explorer et à louvoyer de
côté et d’autre, sans pouvoir rencontrer notre
barque ; nous étions déjà en route pour
revenir à MACAO, lorsqu’elle parut.
Quelques matelots, profitèrent de cette circonstance pour nous
voler. On se plaignit, on fit des recherches, mais tout cela
inutilement. Les matelots se plaignirent à leur tour. Ils
exigèrent réparation d’honneur ; ils voulaient qu’on
leur donnât un billet en bonne forme, certifiant qu’ils
étaient d’honnêtes gens et que l’on était content
d’eux. Il fallut absolument en passer par là de crainte qu’il ne
nous arrivât encore pis par la suite. La difficulté
était de les satisfaire, sans cependant blesser la
vérité.
Il fut convenu que l’un de nous, qui n’avait point été
volé, témoignerait en son nom personnel qu’il n’avait
point à se plaindre de la probité de
l’équipage ; l’affaire fut ainsi
terminée ».
« Le 19 ou le 20, nous montâmes à bord de
notre frêle esquif. Nous étions six missionnaires :
deux français, Monsieur MAUBANT, du diocèse de BAYEUX,
missionnaire de notre société, destiné pour le
SU-TCHUEN, Monsieur
LARIBE,
du diocèse de CAHORS, lazariste français, envoyé
au KIANG-SI ; deux lazaristes portugais, du diocèse
d’EVORA, qui allaient au KIANG-NAN ; un franciscain du
diocèse de NAPLES, missionnaire de la propagande, pour le
CHANSI, et moi qui allais je ne sais où, car je n’étais
guère sur de mon fait. Il y avait un autre ecclésiastique
chinois, de la province de CANTON ; il prit sa route par terre
jusqu’à BOUGAN ».
« Notre barque était fort incommode, mais
l’équipage nous traita avec beaucoup d’égards et
d’honnêteté : le capitaine, le subrécargue, le
pilote et quelques matelots étaient chrétiens, les autres
païens
Notre voyage fut long, ennuyeux, pénible et quelquefois
dangereux. La distance de MACAO à FOUGAN, résidence de
l’évêque du FOKIEN, n’est pas de deux cents lieues :
on crut que l’on pourrait faire ce voyage en quatre
semaines ; assurément ce n’était pas beaucoup
promettre. Un navire européen aurait fait le trajet en trois
jours ; pour nous, nous en employâmes soixante-quinze. Nos
fournisseurs, trompés par la promesse du capitaine, ne nous
donnèrent de vivres que pour un mois. Nos gens aussi quelquefois
nous volaient nos petites provisions ; nous fument bientôt
réduits à un jeûne très rigoureux : de
telle sorte que l’un de nous devint si faible, qu’au sortir de la
barque il ne pouvait plus marcher, mais quant on a eu de quoi manger,
les forces revinrent.
Nous restâmes à l’ancre du 19 au 26, cela nous arrivait
fréquemment. Le capitaine disait que le vent était
contraire ; on aurait voulu du vent du sud, et nous entrions dans
la mousson du nord-est, qui dure plusieurs mois. Les chinois ne peuvent
ou ne savent naviguer par un vent contraire ; la mauvaise
construction de leurs barques, la crainte qu’ils ont de
s’égarer, ne leur permettent jamais de gagner le large ;
ils ne perdent pas la terre de vue ; c’est ce qui rend leur
navigation longue et dangereuse. Ils ont, il est vrai, la boussole,
mais ils n’en font pas grand usage ; je doute même qu’ils
connaissent les différentes déclinaisons de l’aiguille
aimantée, connaissance si nécessaire pour les voyages au
long cours. Cependant on doit avouer, à l’honneur de la Chine,
que la boussole y était connue bien des siècles avant
qu’elle ne l’ait été en EUROPE.
Le 24 le capitaine et le subrécargue vinrent me prier de leur
dire la messe, la nuit de NOEL. Après avoir pris conseil de tous
mes confrères, je consentis à leur désir. Quoique
nous eussions pris toutes les précautions que les circonstances
exigent en pareil cas, il est arrivé un léger accident,
qui me dégoûté pour jamais de l’envie de
célébrer sur un navire.
Le 25 jour de NOEL, la barque du mandarin du poste vint nous visiter.
Elle enleva deux caisses d’opium dans la jonque qui était
à côté de nous et passa outre. Le bon Dieu nous
préserva d’un danger imminent ; on aurait trouvé
chez nous autre chose que de l’opium ! Le 26, on se mit en
route ; mais après quatre heures de navigation, on a
jeté l’ancre parce qu’il faisait trop froid : nous
n’étions cependant qu’au 22ème degré de latitude.
C’est pour de pareilles raisons que nous fûmes deux mois et demi
en route. Le vent, la pluie, la marée, la crainte des pirates,
tout interrompait notre navigation.
Habit de veuf coréen qui permit
à P. Maubant de circuler
Tous les soirs, nous allions passer la nuit dans une anse, sous le
canon d’un fort, si toutefois ont peut donner un pareil nom à
une vieille masure qui n’avait pour toute défense qu’un pauvre
mandarin et ses domestiques. Au bas de la forteresse, il y avait
ordinairement une barque armée en guerre, pour protéger,
dit-on, les jonques marchandes des pirates et des forbans, qui
infestent ordinairement ces mers dans la onzième et la
douzième lune.
Le 24 janvier 1833, un petit mandarin fut épris de la
beauté de notre barque ; il lui prit envie de la mettre en
réquisition pour transporter des troupes à FORMOSE. Les
chinois étaient alors en guerre avec les insulaires, qui
s'étaient révoltés et avaient égorgé
le gouverneur. Heureusement notre mandarin n'avait pas encore
reçu l’ordre formel du vice roi de la province. Nos gens lui
donnèrent plusieurs raisons bonnes ou mauvaises ; il eut
l’air de s’en contenter. Que serions nous devenus s’il eût
persisté ? Nous priâmes pour avoir un bon vent. Le
bon Dieu nous l’accorda ; nous nous échappâmes
à la faveur de la nuit.
Le 25, nous arrivâmes à un poste où deux sommes
(nom de barques) chinoises avaient été volées la
nuit précédente. Les soldats du poste eurent la
bonté de nous prévenir et de nous exhorter à faire
bonne garde ; mais ils ne promirent pas de nous secourir, ils se
contentèrent de faire payer l’ancrage et se retirèrent.
Le 26, quelques soldats mutins vinrent à bord visiter notre
barque ; ils voulaient absolument descendre dans l’endroit
où nous étions cachés ; après un long
débat, ils parurent persuadés qu’il n’y avait pas de
marchandises de contrebande ; on s’empressa de leur donner une
forte étrenne, ce qui les persuada encore mieux et ils se
retirèrent. Comme il était à craindre qu’ils ne
revinssent le lendemain, le capitaine vint nous demander du bon
vent ; nous nous mîmes en prières, le vent devint
favorable, et dès le point du jour nous abandonnâmes ce
mauvais poste.
Le 27, nous avions fait justement les deux tiers du voyage. Nous
fûmes plus d’un mois à faire le reste. Les soldats du
poste devinrent plus honnêtes et moins curieux.
Le 28, plusieurs barques de pirates, bien armées nous
attaquèrent. Ils commencèrent par enlever deux petites
jonques qui s’étaient trop avancées. Comme les gens de
l’équipage ne firent point de résistance, ces forbans se
contentèrent de leur enlever leurs habits et les
laissèrent dans un état de nudité complète,
mais sans leur faire aucun mal. Ces pauvres malheureux, transis de
froid, vinrent le lendemain implorer la charité de notre
équipage. Pour nous, il nous fut défendu de contribuer
à la bonne œuvre, de crainte de trouver des ingrats qui nous
auraient vendus au mandarin pour prix de notre assistance. Après
ce coup de main, les pirates s’adressèrent à nous. Notre
capitaine donna le signal de détresse, il héla toutes les
barques voisines ; elles se réunirent au nombre de six, et
marchèrent de front. Le capitaine et le subrécargue
vouèrent plusieurs messes : nos gens quoique transis de
peur, faisaient bonne contenance ; toutes nos barques
réunies donnaient à peine un contingent de cent quarante
hommes sans armes : je ne sais si ce nombre est exact, c’est le
rapport du subrécargue. Les pirates étaient au nombre de
trois cents, bien armés : car en CHINE, il est
défendu d’avoir des armes à bord des navires sous peine
d’être déclaré voleur et puni comme tel ; les
pirates seuls se dispensent de cette loi.
Le bon Dieu eut pitié de nous ; ces forbans se
retirèrent : ces forbans se retirèrent sans avoir
jamais osé en venir à l’abordage. Nous
récitâmes le Te Deum, mais à voix basse, par
crainte d’être entendus des matelots des barques voisines. A la
nuit tombante, nous entrâmes dans la rade où se trouvaient
réunies plusieurs centaines de barques. Les soldats vinrent
selon l’usage visiter et faire payer l’ancrage ; on s’empressa de
leur donner ce qui était dû et de leur raconter, fort au
long, notre aventure. Cependant la nuit survint, ils se
retirèrent sans avoir fait la visite : c’était
précisément ce que nous voulions. Peu de temps
après, les pirates apparurent à l’entrée de la
rade ; mais ils n’osèrent rien entreprendre. Nous les
revîmes encore pour la troisième fois, lorsque nous
étions en route ; mais nous étions
accompagnés alors d’environ cinquante barques qui marchaient de
concert : ils n’étaient pas les plus forts, ils prirent
sagement le parti de se retirer. Depuis ce temps là ils ne nous
molestèrent plus.
Nous étions dans la douzième lune chinoise :
à cette époque, les vols sont fréquents et la
justice peu sévère ; les mandarins, par crainte, par
faiblesse et peut-être par une espèce de superstition,
ferment les yeux sur ces excès.
Cependant le mauvais temps continuait ; nous faisions des vœux
pour voir enfin le terme d’un si ennuyeux voyage, pendant que
Monseigneur DU FOKIEN priait de son côté pour que nous
n’arrivions pas si tôt. Il craignait que notre barque fut
arrêtée au port de FOUGAN et envoyée à
FORMOSE, par ordre du vice-roi. Enfin, nous entrâmes au port le
1er mars, lorsqu’on annonça officiellement que les troubles de
FORMOSE étaient apaisés.
Huit jours après son arrivée au FOKIEN, Monsieur MAUBANT
s’offrit à Monseigneur BRUGUIERE pour l’accompagner en COREE.
C’est ce qu’écrit Monseigneur BRUGUIERE dans la suite de cette
relation si détaillée de son voyage :
« Le 9 mars, Monsieur MAUBANT vint m’annoncer qu’il
renonçait au SU-TCHUEN pour aller en COREE. Il y a longtemps, me
dit-il, que j’ai cette vocation. J’ai voulu l’examiner
sérieusement avant de me déclarer. Je jus fort surpris
d’une pareille déclaration . Je n’avais fait aucune
tentative auprès de lui ; car la manière dont il
parlait de cette mission ne m’encourageait pas à faire une
démarche que je regardais comme inutile. Je lui
répondis : « Je suis bien aide que vous ayez une
pareille vocation, mais c’est Dieu que vous devez consulter et non pas
mes désirs. Je ne saurais prendre sur moi de décider une
affaire de cette importance. Il n’y avait pas cependant de temps
à perdre. Il devait partir le lendemain pour HING HOA et moi, je
pourrai me mettre en route pour NANKIN d’un moment à l’autre.
Nous résolûmes d’aller ensemble, consulter Monseigneur DU
FOKIEN.
L’évêque DU FOKIEN ayant entendu les raisons de Monsieur
MAUBANT, pensa qu’il était non seulement bon, mais
nécessaire que Monsieur MAUBANT allât en COREE. Ils
écrivirent à l’instant même à l’Evêque
du SU-TCHUEN ».
Quinze mois plus tard (le courrier n’allais pas vite en ce
temps-là) Monseigneur BRUGUIERE reçut de Monseigneur
FONTANA, vicaire
apostolique du SU-TCHUEN, la réponse suivante :
« La COREE a encore plus besoin de missionnaires que
nous. Nous aurions bien désiré que Monsieur MAUBANT
fût venu exercer son zèle dans notre mission ;
cependant nous ne voyons pas avec peine qu’il vous suive ».
Et Monseigneur
PEROCHEAU,
coadjuteur du SU-TCHUEN, écrivait de son côté au
Procureur de MACAO :
« C’est vous même qui, sans y penser, avez
exposé Monsieur MAUBANT à la tentation d’aller en COREE
en l’envoyant avec Monseigneur de
CAPSE. Vous
l’avez mis dans l’occasion prochaine ; aussi vous ne manquerez pas
de nous dédommager de cette perte ».
Du FOKIEN, il gagne le KOUANG SI, où il est l’hôte
de l’un de ses confrères Monsieur LARIBE. Il prend la direction
de PEKIN. Son voyage est prodigieux, tant il est déconcertant de
témérité. Pas une minute, il ne s’en fait une
miette. Il écrit à son cher ami et compatriote, Monsieur
LEGRIGEOIS,
originaire de SAINT GERMAIN DU CRIOULT, village des Isles, et procureur
des Missions Etrangères à MACAO.
Père Charles Lee prêtre
résidant au M.E.P
15 juin 1835 : « Je marchais à découvert,
en palanquin, à pied, en barque, en voiture, à cheval,
à ma volonté, comme si j’avais été chinois,
dans les villages et bourgades, aussi bien que dans les campagnes,
à la faveur de quelques mots que j’avais recueillis par-ci,
par-là ; je me suis fait passer dans plus d’une
circonstance pour un homme venant d’une autre province ; il n’en
fallais pas davantage pour contenter ceux qui m’entendaient ;
nulle part, on ne m’a connu, ni même soupçonné,
m’ont dit tous mes courriers ».
Ce fut pour un tel homme une simple bagatelle que de
pénétrer dans PEKIN. Le premier des Européens
depuis plusieurs siècles. Il y entra sans diplôme
impérial, il y entra… en plein jour ! Indépendamment
de toute sainteté, n’est-ce pas pour notre Normandie un honneur
d’avoir produit un si mâle courage, une volonté si
irréductible ? Voici les péripéties de cette
entrée sensationnelle :
Deux courriers et le conducteur de trois ânes
l’accompagnaient. Selon l’usage, les employés arrêtent les
voyageurs aux portes de la ville, pour payer l’entrée. La plus
grande difficulté est de trouver des sapèques pour
satisfaire leur avidité. Ils ne paraissent faire attention
à rien d’autre.
Le Père MAUBANT leur en donne 2 000. Leur cupidité ne se
trouve point à l’aise. L’un d’eux s’approche de lui pour sonder
ses habits et pour se rendre compte s’il ne cache pas d’autres
sapèques. L’instant est critique. D’un ton sec, le Père
leur dit qu’il n’en a pas. L’indiscret se retire.
Les employés fouillent encore pourtant dans le lit d’un des
courriers que porte l’un des ânes. Ils en attrapent 500, mais
tout contents se retirent et crient aux voyageurs de passer… Le
Père MAUBANT est dans PEKIN. Il traverse la vieille ville,
enfile la rue qui conduit à la porte méridionale de la
nouvelle, descend dans un misérable hôtel, et par l’un des
courriers fait avertir l’évêque de sa présence.
Estomaqué, n’en croyant pas ses oreilles, l’évêque
le fait prendre prudemment dans sa voiture, et le conduit en son palais…
Alors écrit le Père à sa sœur :
« je devins un tout autre personnage. De conducteur
d’ânes, je me trouvais tout à coup au rang de gros
seigneur chinois. Les domestiques de son Excellence, nom qu’on donne
aux évêques portugais, s’étaient réunis aux
secondes portes de son palais pour me voir, pour me recevoir à
la descente de la voiture. Ils regardèrent d’un ai tout
étonné mon misérable accoutrement. J’étais
revêtu d’un habit chinois, pauvre et couvert de crasse et de
poussière, ainsi que mon visage et tout mon corps. Je me
présentai en cet état devant son Excellence. Je n’avais
pas eu la commodité de m’épousseter.
Pourtant son Excellence, malgré les appréhensions
de son entourage, garda deux mois l’intrépide missionnaire… Ce
fut un secret relatif. Le surlendemain, le Père MAUBANT prenait
l’air dans PEKIN.
Un des élèves de Monseigneur, nous raconte-t-il,
« approbante domino » me proposa de monter sur la
tour de l’église pour voir la ville de PEKIN. Quoique cette tour
ne soit pas très élevée, cependant elle domine
toute la ville, et il n’y a à PEKIN, ni tour, ni palais, qui
l’égale en hauteur ».
Que devenait cependant son Vicaire apostolique Monseigneur
BRUGUIERE ? Sa grandeur avait eu moins de chance et à
quelques journées seulement de PEKIN, avait été
brusquement arrêtée dans sa marche, presque
abandonnée, et enfin contrainte d’aller mendier un refuge au
CHAN-SI, au sud de la Mongolie, à quelques cinq lieues de sa
route. Elle devait rejoindre le missionnaire seulement de longs mois
après.
Il était difficile, dans ces circonstances, pour le
Père MAUBANT, de correspondre avec son
évêque : son désir était alors
d’acheter ou de louer une demeure, aux frontières de la TARTARIE.
Provisoirement, il accepta l’offre de Monseigneur de PEKIN qui
l’envoya, en le recommandant, au Séminaire des Lazaristes en
TARTARIE. A 50 ou 55 lieues de notre route ». remarque-t-il
amèrement. Il ajoute : « la peur de
l’évêque était passée ou bien
diminuée. Il était accoutumé au danger de
mon hôtage, mais il n’en était pas de même de ses
domestiques ; ce bon et vénérable prélat dut
humilier son charitable courage sous leur timidité
impérieuse ».
Nous avons différentes lettres écrites par le
Père MAUBANT à l’époque de sa randonnée
à travers la CHINE. Il est bon de les utiliser. A l’heure
actuelle l’histoire ne se tient pas toujours sur les sommets ;
parfois elle descend dans la plaine. Elle ne se contente pas de vagues
et pompeux panégyriques, mais elle sonde volontiers les replis
du cœur, et les détails de la vie privée ne
l’effarouchent pas ; elle cherche l’anecdote, le pittoresque, le
« secret des vieilles maisons et des vieux
papiers ».
Coréenne tenant la lampe
de la foi
Par exemple, à la date du 3 décembre 1833, le
Père MAUBANT écrit en latin au Père
UMPIERRES, le
procureur de la propagande à MACAO. C’est une sorte de
compte-rendu :
« Il a beaucoup souffert des chaleurs estivales et a
fait peau neuve. En ce moment, il n’est pas très fort, mais la
grâce de Dieu, espère-t-il, lui donnera du courage et des
forces pour supporter, au cours de son voyage, le froid de l’hiver..
Il a été forcé de cacher ses vêtements
dans la malle de l’un de ses compagnons ; mais il y a eu du
mêli-mêlo, et le Père ne reconnaît point ses
affaires. A la place d’un long vêtement noir doublé, il a
pris un vêtement bleu non doublé. On lui a remis deux
paires de chaussures qui ne lui appartiennent pas, de même une
bouteille en verre d’eau de clous de girofle et une brosse à
laver. Il y a aussi eu échange de rasoirs…
Il se créé aussi à cette époque un
malentendu entre lui et son cher ami LEGREGEOIS. Il avait chargé
dans la lettre précédente le Père UMPIERRES de
transmettre à ce dernier l’assurance de son amitié
éternelle « testimonium oeterni amoris
mei » et voici que le 16 juillet 1834, il écrit
à
LEGRIGEOIS
lui même :
« Monsieur et très cher confrère : j’ai
l’honneur de vous saluer et de vous prier de lire cette lettre comme le
témoignage des regrets amers d’un ami sincère et plus
fidèle que vous n’avez eu l’air de le penser. Je vous supplie de
me pardonner la peine que je vous ai causée bien
involontairement en considération de la droiture de mes
intentions et de mille motifs que votre charité ne manquera pas
de trouver. Il faut, Monsieur et très cher confrère, que
vous me rendiez votre ancienne amitié ; si par bonheur vous
ne l’avez déjà fait… ».
Ainsi se révèle la délicatesse d’âme du
Père MAUBANT. La finale de cette lettre nous ramène en
TARTARIE, au Séminaire des Lazaristes où le missionnaire,
dans l’attente de son évêque, se désole de ne
pouvoir entrer dès maintenant en Corée :
« Les difficultés présentes ne sont pas
comparables à celles qui se présentent pour rentrer en
Corée, visiter les chrétiens et surtout séjourner
parmi eux. Dieu seul peut lever ces difficultés ou au moins les
diminuer et les rendre surmontables. Daignez unir vos prières et
toutes vos bonnes œuvres à celles des âmes charitables qui
prient particulièrement pour cette mission. Daignez prier pour
les missionnaires affligés comme vous le savez ».