Paroisse St Pierre Maubant Vassy
CHAPITRE V


MINISTERE EN COREE
1836 – 1839





Pour le Père MAUBANT, la COREE ! c’est son rêve, sa grande préoccupation. En cette fin d’année 1834, il recommande cette future mission au procureur de la Propagande. Il insiste mêlant au côté pratique de très hautes pensées surnaturelles. Enfin Monseigneur BRUGUIERE arrivé et se concerte avec ses deux missionnaires, le Père MAUBANT et le Père CHASTAN, celui-ci originaire du diocèse de DIGNE, sur les moyens d’entrer en COREE. Ils sont toujours à SIVEN au séminaire des Lazaristes où les ont rejoints un Lazariste français et un prêtre Lazariste chinois.

 Nous sommes en août 1835. Les Coréens, venus comme d’ordinaire à PEKIN au commencement de l’année chinoise c’est à dire vers la fin de janvier, ont promis d’introduire l’évêque en COREE au mois de décembre suivant. Ce dernier à son tour, a promis au Père MAUBANT de l’introduire immédiatement après lui, c’est à dire au plus tard en décembre 1836 s’il n’a pu par ses moyens le faire auparavant. Le Père MAUBANT y compte.

En décembre 1836 il y aura quatre ans qu’il attend, avec comme principale occupation de transcrire des dictionnaires et d’étudier quelques caractères chinois.

Mais il y a des atermoiements. Les guides venus de SEOUL au lieu de les encourager, les dissuadent d’entrer en COREE où la situation est trop périlleuse, disent-ils. En réalité ils ne parlent ainsi que pour obéir aux mauvais conseils d’un certain missionnaire chinois, alors en COREE, le Père Pacifique RYOU, figure extrêmement peu sympathique et qui rêve de devenir le chef de cette mission naissante. En présence de l’entêtement inexplicable des guides, Monseigneur BRUGUIERE se fâche et les menace de l’excommunication. De guerre lasse les guides consentent, et le  7 octobre, le vicaire apostolique se met en route dans la direction de la frontière coréenne. Mais si l’homme propose, Dieu dispose. Tout à coup, le 20 octobre dans un village de MONGOLIE, Monseigneur BRUGUIERE tombe subitement malade et meurt une heure après.

La stupeur du Père MAUBANT en apprenant la mort de son vicaire apostolique est grande ; sa peine ne l’est pas moins. En hâte il va rendre à Monseigneur BRUGUIERE les derniers honneurs mais loin de s’attarder, il se dispose à entrer en COREE.

Pourtant quelques scrupules hantent son âme délicate et ardente. Le 9 novembre, en une longue lettre, il exprime les sentiments complexes qui l’agitent à ses anciens directeur de la rue du Bac :
« Ainsi, après la mort de mon très cher seigneur de CAPSE, supposant que l’un de nous dût profiter de l’occasion qui se présentait d’entrer, je me trouvais dans la nécessité de partir… Cela a été, je vous l’avoue, la matière de l’une de mes inquiétantes méditations car je connais, sinon toute, au moins suffisamment, mon incapacité pour remplir ces fonctions difficiles, surtout comme celles que présente l’administration partielle d’une nouvelle mission pour trembler en y pensant, et surtout en pensant au compte qu’il en faudra rendre à DIEU… Si Jésus-Christ, qui, je le crois, nous l’envoie maintenant par votre ministère, avait voulu employer des hommes de science et de talent reconnus, pour publier le Saint Evangile, au grand apôtre, il n’aurait pas manqué d’adjoindre Gamaliel et Nathanaël que Saint Augustin dit n’avoir pas été admis à l’apostolat parce qu’ils étaient docteurs de la loi. Dès avant de sortir de France, et bien des fois depuis, je me suis fait cette double considération : « Es-tu digne ? es-tu capable de remplir ces fonctions si relevées et si difficiles ? ».
Il me semble que j’ai obéi à la voix du Bon Dieu quoique toujours je reconnusse mon indignité et mon incapacité. Que faire encore dans ces difficiles circonstances où les mêmes pensées se représentent : comme par le passé exécuter l’ordre donné et confirmé par les circonstances qui ne pressent et nécessitent l’exécution, marcher là où l’obéissance appelle, s’abandonnant au secours et à l’assistance de la divine miséricorde qui nous envoie. C’est dans ces sentiments que je pars lundi de SIVEN par la route qu’avait prise feu mon très cher seigneur de CAPSE, pour être présent à PIEN-MEN, au temps marqué par les coréens, et entrer en COREE à la place de feu mon très cher seigneur ».

Et sous l’impression de cet événement en un aussi grave tournant de sa vie, il prie chacun de ses confrères de PARIS de célébrer pour la mission de COREE les six messes votives suivantes : de la Sainte Trinité, du Saint Esprit, de la Passion, de la Sainte Vierge, des Saints Anges, de la Propagation de la Foi. Il demande également six communions pour les mêmes fins aux personnes qui ne peuvent offrir le Saint Sacrifice.

Dans des conjonctures si complexes, au milieu de ces graves préoccupations, le Père MAUBANT n’oublie pas sa famille. Il ne peut d’ailleurs écrire que rarement et les nouvelles de France ne lui parviennent pas toutes. Nous avons, de cette époque, la copie d’une lettre à  M. MAUPAS, et celle d’une lettre à sa sœur. Il s’y montre affectueux et très déférent. De plus une abondance de renseignements historiques, religieux, sociaux, ethnographiques, se presse sous sa plume. Ces missives sont très touchantes et aussi très intéressantes, pour l’histoire de la COREE et des missions voisines.

Voici la finale de l’une de ses lettres à ses parents :

 « Je me recommande de nouveau à vos prières particulières, et je suis mes très chers frères et sœurs, avec le plus sincère attachement, votre très humble et très obéissant serviteur ».

Il écrit à Monsieur LEGRIGEOIS le 18 octobre 1835 :

« Je vous remercie de la charité qui vous fait donner de mes nouvelles à VASSY. Je vous prie de continuer si cela ne vous gêne pas et de remercier vos parents ainsi que Madame du ROZEL de l’attention qu’ils prennent pour me rendre service ».

 Par cette citation, voici mise à l’ordre du jour, après cent ans, cette bonne dame du ROZEL de St Germain dévouée à notre missionnaire ! Les lettres d’ailleurs adressées en France par le Père MAUBANT sont assez rares : de TARTARIE, avec la multiplicité des courriers, il faut à cette époque pour une lettre envoyée à VASSY et sa réponse : deux ans, supposé encore qu’elle arrive.

 Cependant le Père MAUBANT est dans la plus grande pauvreté. Il en pratique l’esprit volontiers ; mais il doit se mettre en présence des rudes réalités : L’évangélisation imminente de la COREE demande d’abondantes ressources . « J’ai beau économiser, écrit-il, l’argent fond entre les mains lorsqu’il faut changer de demeure ! ma méthode est pourtant de pratiquer l’économie ».

 Enfin, dans une troisième lettre à son fidèle LEGRIGEOIS, il ajoute « jusqu’à ce moment, hormis le temps que j’ai passé en route, j’ai toujours vécu d’aumônes, et presque nécessairement, car j’ai toujours été sans argent. Je suis sans le sol ».

 Entre autres choses, il demande à l’excellent procureur « une petite horloge anglaise », vue par lui à SIVEN, de trois à quatre pouces de hauteur sur à peu près deux pouces de largeur. Elle marche sans ressort à la manière des grandes horloges, avec poids et contrepoids ; elle a un réveil, mais elle ne sonne pas les heures.

 Voici le moment solennel de rentrer en COREE. La « longue expectative » va prendre fin selon son expression. Il écrit le 9 novembre 1835 :

« Conformément aux dispositions de feu mon très cher seigneur de CAPSE et pour me soumettre à l’exigence des circonstances, je pars aujourd’hui pour me rendre aux frontières de COREE, et y entrer à la place de feu mon très cher seigneur. Jusqu’à ce jour vos prières et celles de toutes les charitables âmes qui nous prêtent même secours tendaient, à m’obtenir du Bon Dieu la grâce d’entrer en COREE, si c’était sa sainte volonté, et les dispositions dans lesquelles je dois être en y entrant. Dans deux mois, si les affaires réussissent, le premier effet de vos prières sera obtenu ».

Le 19 janvier 1836, il est à la frontière de PIEN-MEN. C’est lui qui reçoit les deux chrétiens venus au devant du vicaire apostolique. Ils sont consternés de la mort de ce dernier. On leur apprend que le Père MAUBANT partira à sa place avec les mêmes facultés et les mêmes pouvoirs, à l’exception de la collation des Saints Ordres et de la bénédiction des Saintes huiles. Les deux chrétiens hésitent, il y a des difficultés.

Sans doute le teint et les traits européens du missionnaire s’éloignent moins du type coréen que du type chinois mais les coréens, à cette époque, ne se coupent ni la barbe ni les cheveux et à SIVEN on fait raser la barde du Père et ses cheveux sont coupés à la chinoise ! Et puis il y a les douaniers, les terribles douanes ; les coréens tergiversent de plus en plus ; ils ont même l’air de vouloir faire attendre le missionnaire un an ou deux, sous prétexte d’avoir le temps d’inventer des moyens d’introduction.

Un moment découragé, le Père MAUBANT se relève bien vite. « Quoi, se dit-il en lui-même, le bon Dieu l’a conduit et protégé dans tout l’empire et la TARTARIE chinoise pour venir jusqu’au pied de cet obstacle, sain et sauf, et tu t’y arrêterais ? » Non, non il ne faut pas hésiter. Mais les moyens ! Le Père y réfléchit avec ses conducteurs. Se déguiser en mendiant ? Mais les mendiants ne sont pas muets et les muets ne peuvent sortir de COREE ; il faut écarter cette hypothèse ; se déguiser en homme infirme et qui ne peut parler : ce dernier moyen paraît admissible.

Le Père MAUBANT pour mieux entrer dans son rôle livre alors devant témoins à de nombreuses répétitions. On le revêt d’un habit coréen, un des coréens le prend sur son dos comme il devra peut être le faire en route ; on constate qu’il n’est pas lourd ; on le fait se tenir debout avec la gravité coréenne ; le résultat n’est pas mauvais ; on le fait marcher comme un infirme, sans soutien : puis comme un infirme que l’on soutient : on le fait tomber aussi, soupirer et gémir ! Et de cette « première », l’on conclut qu’avec la grâce de Dieu, il y a quelque espoir de réussir.

C’est exactement dans la nuit du 12 au 13 janvier 1836 que le Père MAUBANT, déguisé en infirme, passe en COREE. Le récit de cette équipée nocturne n’est pas moins émotionnant que le récit de son entrée à PEKIN. Nous y retrouvons son sang froid, sa volonté tenace, sa hardiesse déconcertante. C’est une page admirable dans les annales de la Société. La note pittoresque n’y manque pas, mais la note surnaturelle y resplendit :

« Je partis de PIEN-MEN, dit-il accompagnés de cinq coréens sur les minuit. Je devais passer, me disait-on, par trois douanes, la première de PIEN-MEN, et les deux autres aux confins de la COREE. L’on m’avait indiqué ce que je devais faire pour les passer, mais ce moyen n’était pas ce en quoi je mettais ma confiance. Je m’adressai au Bon Dieu et à la Sainte Vierge, je la priai de tout mon cœur et par tous les motifs imaginables. Peut-être direz-vous que c’est l’illusion d’une imagination exaltée et hors de sa sphère naturelle : voici selon que je puis l’exprimer, ce que je sentis et entendis dans mon âme : tu n’as rien à craindre, il ne t’arrivera aucun mal ».

La première douane, celle de PIEN-MEN est ainsi passée sans encombre. La joie de missionnaire et de ses guides est grande. On l’invite à monter sur l’unique cheval de la caravane. Le Père par délicatesse refuse. On traverse les plages et les forêts qui séparent la MANDCHOURIE de la COREE, soit douze lieues de marche à pied. On arrive au fleuve YA LOU divisé en trois branches vers son embouchure. La branche la plus voisine de la COREE sert de limites légales aux deux puissances. Le Y LOU est glacé à cette époque de l’année.

A une distance de deux lieues avant ce fleuve, deux des conducteurs s’éloignent avec le cheval qui les aurait embarrassés. Le missionnaire et ses compagnons ralentissent leur marche de manière à n’arriver à la dernière branche du fleuve que vers les dix ou onze heures de la nuit. Sur la rive gauche de cette branche se trouve en effet la douane, la plus redoutable. Il n’y a plus qu’une lieue.

Le Père est averti qu’on approche. Voici quelques coréens. On lui fait signe. Il se laisse tomber et reste couché à terre gémissant comme un malade. Les coréens ont disparu. Le Père est prié de se relever pour passer au milieu de plusieurs groupes de marchands coréens en train de prendre leur repas sur la route.

 Le Père MAUBANT est épuisé ; depuis vingt quatre heures il est en route, presque toujours à pied. Il n’a pas fait deux lieues à cheval. Mais voici les deux premières branches du YA LOU, on les passe et le porteur désigné prend le Père sur son dos. La caravane chemine alors à petits pas, traverse la dernière branche du fleuve et s’avance discrètement jusqu’à une perche environ de la douane coréenne. Près de cette douane se trouve une ville EUI LYOU dont les murs sont baignés par le fleuve. Dans ces murs à moins de deux perches de la douane se trouve un aqueduc. C’est le salut. Les voyageurs, au lieu de s’exposer aux dangers de l’inspection et de questions embarrassantes se glissent par cet aqueduc. Un chien de la douane les aperçoit, sortant du trou et se met à aboyer. Le missionnaire se croît perdu. Il n’en est rien et personne ne paraît. Reste une troisième douane. Dans les murs de ce quartier se trouve un autre aqueduc. Pourquoi ne pas renouveler la première tentative ? Le Père s’y introduit le premier mais aperçoit à l’autre bout un homme qui traverse, une lanterne à la main ; une minute d’attente, et en avant.. C’est fait.

Cependant, à quelques pas de là, les guides introduisent le missionnaire dans un appartement semblable à un grand four de boulanger, et lui apportent  une collation de navets crus et de riz salé. Puis deux heures de repos et avant l’aurore l’on se remet en route pour un voyage de quinze jours.
Le missionnaire voyage à cheval ; son admirable sang-froid lui est une protection plus encore que l’habit de deuil coréen dont il s’est revêtu. La nuit il dort dans les auberges pèle mêle, au milieu des voyageurs. Enfin le quinzième jour, toujours avec son calme, le Père MAUBANT entre dans SEOUL.

 Telle fut, écrit le Père LAUNAY, l’entrée du premier missionnaire français en COREE, ressemblant à l’entrée d’un malfaiteur bien plus qu’à celle d’un conquérant, et pourtant c’était un conquérant, cet humble prêtre, qui allait planter la croix de Jésus-Christ sur cette terre lointaine, appeler sur elle l’attention des hommes d’état et des savants, faire tressaillir le monde chrétien du récit de ses travaux et de l’héroïsme de sa mort.

Le Père MAUBANT est à SEOUL où bientôt le rejoindra le Père CHASTAN, son compagnon désormais inséparable entré lui aussi heureusement en COREE « comme un pauvre homme avec un paquet sur l’épaule ». Son apostolat commence ; les chrétiens peu nombreux mais fervents demandent beaucoup au missionnaire. Il faut surtout les confesser ; la difficulté est de se comprendre. Que les missionnaires n’ont-ils pas comme les Apôtres au lendemain de la Pentecôte, le don des langues ?
Père ChastanMgr L. Imbert
Père Chastan et Mgr Imbert exécutés en 1839

Le Père s’ingénie : ceux qui connaissent les caractères chinois écrivent leur confession ; ceux qui les ignorent la font écrire par d’autres ou prient le Père de les laisser se confesser par interprète.

« Quand nos chers chrétiens, écrit-il, connurent que je pouvais user de ces expédients pour entendre leurs confessions, les recevoir écrites en chinois et leur parler avec le pinceau, ils se crurent aux anges ; je ne fus plus maître de mes minutes, tous voulurent se confesser. Ils craignent de mourir ou que je ne meure avant qu’ils se soient confessés ».

Plus averti, peu soucieux de la confession par interprète, le Père compose une formule d’examen de conscience en chinois, la fait traduire en coréen et l’apprend par cœur.

Cependant, sous son impulsion la vie liturgique se développe au sein de la jeune chrétienté. Voici dans l’une de ses lettres la description d’un office du Samedi Saint à SEOUL, description qui ravira d’aise nos maîtres de cérémonies :

« Ce matin nos chrétiens étaient au comble de la joie. Ils n’avaient jamais vu célébrer l’office du samedi saint. Ils ont vu un seul prêtre le célébrer. Que serait-ce s’ils avaient assisté aux offices pontificaux ? La cérémonie a duré depuis environ 5 heures et demi jusqu’à midi environ : nous n’avions ni montre, ni horloge, ni aucune espèce de cadran. Le plus grand obstacle à l’exercice des cérémonies, après le défaut d’officiant capable, venait de l’appartement. Nous avions ajusté une croix au bout d’un roseau ; mais on ne pouvait élever au dessus de sa tête, ni la croix, ni le cierge pascal, ni le roseau. L’on ne peut entrer communément dans les appartements coréens sans se courber ; un homme de plus de cinq pieds et quelques pouces n’y est pas à son aise, je touche le faîte sans m’exhausser.
reliquaire Maubant
le reliquaire de St Pierre Maubant

Laissant le Père CHASTAN à SEOUL, le Père MAUBANT se retire alors dans un village coréen où, sous le misérable toit d’un chrétien, il consacre un mois à l’étude de la langue. Puis c’est l’apostolat intense au milieu de toutes sortes de privations : son costume, c’est l’extraordinaire habit de deuil coréen, quelque peu encombrant mais très respecté et qui permet de voyager impunément ; sa nourriture : des racines et des légumes cuits dans l’eau ; sa demeure : la belle étoile et la terre nue, ou tout au plus une cabane basse, enfumée et parfois ouverte à tous les vents ; rude existence que seul explique, avec le souci des âmes, l’amour de DIEU.

Nous sommes toujours en 1836. Le Père MAUBANT est en plein ministère : les baptêmes succèdent aux baptêmes, les confessions aux confessions, et pour satisfaire à toutes les exigences de sa chrétienté naissante, le Père se transporte perpétuellement de village en village, de hameau en hameau, de cabane en cabane. Il faut d’ailleurs dépister les soupçons des païens.

Cependant, épreuves physiques et épreuves morales ne l’épargnent point : mais l’intrépidité de sa foi et la vaillance de son courage lui assurent la victoire en toute difficulté. Parmi ses gros ennuis, il en est de délicats. Ceux qui ont de par Dieu responsabilité et autorité les connaissent ; il est possible avec toute la délicatesse voulue, de les exposer, sans éveiller, je l’espère, la moindre susceptibilité.

Nous avons déjà nommé ce prêtre chinois le Père Pacifique YU ou RYOU, occupé à la mission coréenne avant l’arrivée du Père MAUBANT. C’était une âme légèrement travaillée par l’ambition, et qui, dans sa naïve mentalité d’asiatique, rêvait de dignités et de prérogatives : rester le supérieur de la mission et un jour obtenir peut-être  les honneurs de l’épiscopat ne lui paraissait pas au dessus de ses mérites !.

Sous l’influence de ces pensées ambitieuses, le Père Pacifique avait plutôt fait une secrète opposition à l’entrée en COREE du Père MAUBANT. Les relations continuaient à être tendues. Entre le prêtre chinois et les missionnaires européen, il y avait des points de friction.

La vanité au moins enfantine du Père YU n’était point le seul grief dont eût à se plaindre le Père MAUBANT, supérieur de la mission depuis la mort de Monseigneur BRUGUIERE. Je cueille ce passage plutôt amusant dans la correspondance du Père :   « M. YU me dit peu de jours après mon arrivée qu’il avait deux domestiques, onze servantes, trois protecteurs et cinq maîtresses de maison, ceux là pour l’intérieur, il ne m’en nomma pas au dehors, mais voyant que plusieurs autres mangeaient à la maison comme ceux de la maison, je lui demandai quelle était leur occupation : Laborant in ecclesia, me répondit-il ! Ils travaillent à l’Eglise ». En fait de personnel presbytéral, le Père YU allait un peu fort : que ne nous a-t-il laissé, le cher confrère chinois, ses méthode de recrutement.

Monseigneur DEVRED dans son livre : Le catholicisme en Corée ajoute encore un peu de noir à ce tableau déjà chargé. « Le Père YU, écrit-il, depuis son arrivée à SEOUL, avait refusé d’apprendre la langue coréenne, rendant ainsi impossible à de nombreux fidèles, la réception des sacrements, s’enfermant à la capitale, sans vouloir faire l’administration des chrétiens de province et abusant même de son ministère pour battre monnaie ».

C’était plus qu’il n’en fallait : en sa qualité de Supérieur de la Mission, le Père MAUBANT essaie de rappeler aux règles de la discipline ecclésiastique le récalcitrant, mais de guerre lasse, le renvoie en CHINE.

La mesure de renvoi que le Père MAUBANT fut contraint de prendre contre le Père Pacifique RYOU, cette mesure si nécessaire et si justifiée  fût elle, déchaîna des mécontentement dont le Père fut victime : « Messieurs et très chers confrères, écrit-il à la rue du Bac, j’ai été employé il y a quelque temps dans une affaire qui m’a attiré votre blâme et de dures et pénibles répréhensions. Il semblerait que la divine Providence m’ait réservée ces sortes d’épreuves : aujourd’hui ce n’est pas seulement avec vous que mes actions ont de la relation. C’est avec le Souverain Pontife lui-même, avec les cardinaux de la S.C. de la Propagande, avec le Supérieur du Séminaire de Chinois établi à NAPLES.

En ce qui regarde mes actions avec Monsieur YU, néanmoins je n’ai pu m’empêcher de lui interdire l’exercice des fonctions sacerdotales. Je doute si je puis vous faire connaître mes motifs : pour ne pas troubler ma conscience je vous envoie une lettre pour le Préfet de la S.C. de la Propagande ».

La finale de cette lettre est touchante et rappelle une dévotion chère aux fils de Saint Jean Eudes : « J’ai l’honneur d’être, messieurs et très chers confrères, en union avec vous de prières et de saints sacrifices dans les cœurs de Jésus et de Marie. Je recommande à vos prières spéciales nos pauvres chrétiens de COREE. Je n’en connais pas au monde dont la situation religieuse soit plus difficile. Priez le Bon Dieu et la très Sainte Vierge de les assister, de les fortifier et de les consoler dans leurs peines. Je leur dis que les chrétiens de France prient spécialement pour eux et qu’un grand nombre envoient les aumônes qui nous entretiennent parmi eux ».
Lui-même avec son énergie habituelle, pleinement persuadé de ses responsabilités se montre scrupuleux, observateur des règles canoniques concernant la cohabitation. D’ailleurs volontairement pauvre et mortifié, il ne tient pas du tout à ses aises : « Je ne veux absolument aucune femme dans les appartements que je devrai fréquenter. On vient depuis plus d’un mois me solliciter chaque jour pour admettre Cécile Thérèse Marie à laver mon linge par exemple. J’ai déjà dit sèchement à deux solliciteurs que si la servante qu’ils veulent avoir ne peut laver ma chemise et mon pantalon une fois par quinze jours, je les ferai laver par mes jeunes clercs, ou je les laverai plutôt moi-même ; car je ne veux absolument admettre aucune femme à travailler dans la maison que j’habiterai ».

Dans une autre circonstance encore, il exerce son supériorat. C’est à propos de trois séminaristes que, préoccupé du recrutement d’un clergé indigène, il les a envoyés étudier à MACAO. Par écrit, et dans la forme latine de l’obédience sacerdotale du jour de l’ordination, il leur fait promettre de s’appliquer à l’étude avec ferveur d’observer une docilité angélique à la voie de leurs supérieurs, de lui obéir en particulier à lui et à ses successeurs, de ne point quitter leur ministère et changer de congrégation, sans son autorisation.. La main sur les Saints Evangiles, les trois séminaristes, à plusieurs reprises, prononcent le promitto qui les engage au service de l’Eglise de COREE (2 décembre 1836).
Pélerins de Bayeux à Marignane 2004
Pélerins du diocèse de Bayeux
à Marignane 2004
Quelques mois après le Père MAUBANT par suite des privations et des fatigues tombe très gravement malade. Malgré la gravité du danger, il peut cependant se faire transporter à SEOUL, où le Père CHASTAN lui donne les derniers sacrements. Lorsque la Sainte Eucharistie est déposée sur ses lèvres il se sent mieux et se croit assuré de guérir. La guérison se réalise. Voici comment lui-même raconte ce fait étonnant sinon miraculeux :

« Sur la fin de juillet dernier (1837) lorsque je me proposais de visiter quelques chrétiens qui n’avaient pas encore été administrés, je fut attaqué d’une fièvre dont le premier accès dura environ vingt heures. Pendant cet accès, mon corps devint si chaud qu’il me semblait entouré d’un habit de flammes de plusieurs pouces de hauteur. Je me crus arrivé au dernier de mes jours. La crainte de tomber dans les feux du purgatoire d’une part, et de l’autre, le regret de ne pouvoir entrer dans le Ciel par la porte du martyre m’affectèrent plus vivement que je ne puis vous l’exprimer…On consulta plusieurs médecins… Aucun ne connut cette espère de fièvre. Loin d’affaiblir la maladie, leurs remèdes l’aigrirent tellement que, si je ne m’étais pas mis à me gouverner, ils m’auraient probablement conduit au tombeau. La Sainte Eucharistie n’eut pas plus tôt paru dans ma cellule que j’éprouvai du soulagement et les signes d’un mieux futur ».
Aux joies de la convalescence s’ajoute une autre joie : un évêque fut donné à la mission de COREE. Le 12 janvier 1835, de PIEN MEN, le Père MAUBANT écrit à son très cher confrère LEGRIGEOIS : « Je voudrais vous voir avec moi en COREE la mitre sur la tête. Les coréens désirent un évêque, mais n’envoyez pas un visage trop différent des visages chinois trop barbu : ma barbe m’a toujours été nuisible. C’est l’œuvre du Bon Dieu, je n’ai garde de m’en plaindre. Envoyez-nous, s’il vous plaît, un évêque j’aimerais que ce fût Monseigneur IMBERT ».

Les vœux du Père MAUBANTse réalisent. Originaire du diocèse d’AIX, précédemment missionnaire du SU TCHUEN, Monseigneur IMBERT fut sacré le 14 mai 1837, et arriva en COREE vers la fin de décembre. Le 1er janvier 1838 le Père MAUBANT le rejoignait : Nous nous sommes embrassés comme des frères a écrit Monseigneur IMBERT, et je ne sais si nous eussions solennisé le renouvellement de l’année par des vœux plus ardents et de plus doux sentiments de bonheur, en France et dans nos familles, qu’au centre de la COREE et chez un peuple étranger.

Cependant les efforts conjugués des Pères MAUBANT et CHASTAN, sous la direction avertie de Monseigneur IMBERT, ne tardent pas à porter leurs fruits ; les ouvriers sont excellents et l’édifice qu’ils élèvent est superbe. Les Pères s’appliquent à l’évangélisation des villages coréens ; l’évêque réserve plutôt son ministère à la capitale HANIANG-SEOUL. Dans les grandes circonstances, tous trois unissent leurs prodigieuses activités.

La moisson est luxuriante. Au mois de novembre 1838, le total des adultes baptisés par eux s’élève à 1994 ; en huit mois ils ont régénéré 192 enfants. A son arrivée, le Père MAUBANT a trouvé 6 000 catholiques : ils sont 9 000 au début de 1839.
vitrail de 2004
Vitrail de 2004

La tâche est extrêmement dure : le Père MAUBANT nous expose ses douleurs :

« Les chrétiens souffrent de la faim, du froid, de la nudité ; les commandements divins ne sont pas toujours observés. Il y a des défections, des trahisons, d’assez nombreuses apostasies. Une grande misère sévit sur les missionnaires : les privations ne se comptent plus ».

« Vous pensez bien qu’avec une vie si pénible nous ne craignons guère le coup de sabre qui doit la terminer » écrit Monseigneur IMBERT.

Malgré les peines et les difficultés qui l’assaillent, le Père MAUBANT, même au plus fort de son magnifique apostolat, n’oublie pas l’Europe, la France, ses confrères de la rue du Bac, sa famille. Lui n’est pas gâté, le pauvre ! Des années se passent sans que la plus petite missive de ceux qu’il a laissés là-bas au pays du soleil couchant, lui parvienne. C’est le détachement complet.  En revanche ses lettres sont très intéressantes ; elles continuent d’être, outre les renseignements personnels, une très riche mine de documentation sur le passé et l’évangélisation de la COREE. Les historiens des Missions Etrangères y ont abondamment puisé : pour nous, nous demandons à ces lettres les sentiments plus intimes qu’elles recèlent. Le Père MAUBANT s’exprime ainsi dans une lettre au Père LEGRIGEOIS :

« Je n’ai pas le temps d’écrire à ma famille. Je vous prie d’envoyer à ma place les nouvelles que vous jugerez à propos ; vous pouvez leur dire que je n’ai encore reçu aucune nouvelle de leur part : je n’ai reçu d’EUROPE bien compté que deux lettres du vénérable Monsieur LANGLOIS (c’est le Supérieur de la rue du Bac)… Je vous prie de m’écrire le plus longuement que vous pourrez. Les nouvelles d’Europe, surtout ce qui regarde la religion et les rois aujourd’hui séants, les nouvelles des Missionnaires, dans chaque mission, etc. vous fourniront une matière que vous ne pourrez épuiser ».

Le souci du renoncement total, conseillé par l’évangile, le préoccupe. Il écrit au curé de VASSY (lettre sans date) :

 « Monsieur et bien cher curé. Lorsque la divine Providence nous sépara, je ne savais certainement pas quel sort elle me préparait. En conséquence, conformément à votre avis, je conservais tous mes droits civils sur l’héritage de mes parents. Aujourd’hui, pour obéir à la voix du Saint Evangile qui me presse depuis longtemps, j’ai cru devoir disposer de tout héritage quelconque en faveur des pauvres ; d’ailleurs, comme mes cohéritières peuvent être censées au rang des pauvres, je vous prie de leur faire savoir qu’elles peuvent se rendre propriétaires de ces héritages ».

Au même correspondant, il précise ses dispositions testamentaires, 1837 :

« J’ai reçu, en janvier dernier, trois de vos lettres, l’une datée du 15 juillet, je ne sais de quelle année, l’autre du 16 juillet 1833 et l’autre du 15 avril 1835. Je désirerais bien que vos nouvelles fussent plus fréquentes, plus nombreuses et moins longtemps à me parvenir.
Comme vous voyez mon misérable patrimoine ne m’est pas nécessaire pour fournir à mes besoins . En conséquence, je vous prie de faire savoir à mes sœurs, qu’à dater du lendemain de l’inhumation de mon pauvre père, ou de la réception d’une triste lettre que j’eus l’honneur de vous envoyer en décembre dernier, elles peuvent faire entrer en lots et partager entre elles trois les biens meubles et immeuble qui auraient pu m’échouer en partage après le décès de mon pauvre père, aussi bien que ceux qui m’ont échu après le décès de ma chère mère, hormis la maison que j’ai laissé habité par mon père en 1831. Qu’elle soit donnée à mon neveu, après lui à son fils aîné et ainsi de père en fils aîné, moyennant qu’il remplira exactement son devoir de chrétien à Pâques ou au moins annuellement ; que si le défaut d’âge ne lui permettait pas de remplir ce devoir de chrétien, il percevrait les fruits dudit legs jusqu’à l’époque de sa première communion ou plutôt jusqu’à la seconde fête de Pâques qui suivrait sa Première Communion ; si alors ou à quelques époque que ce soit après cette seconde Pâques qui aurait suivi sa première communion, il venait à y manquer sans empêchement involontaire, à partir de la Pâque de l’année dans laquelle il aurait transgressé le précepte de notre mère la Sainte Eglise, il serait privé du fruit du legs et du droit de posséder. Les mêmes clauses de possession et de dépossession existent à l’égard de celui qui serait devenu héritier de ce legs après avoir fait sa première communion. Que si, ainsi faire ne se pouvait, ce legs passerait avec ses clauses et conditions au plus proche parent du même sexe ».

Ces dispositions sont un peu sévères peut être car donner et retenir ne vaut ; elles sont d’ailleurs libellées dans un style tourmenté ; la pensée qui les inspire pourtant est éminemment surnaturelle ».

La fin de cette lettre montre une fois de plus la délicatesse d’âme du Père MAUBANT : « Je désirerais bien que vous n’eussiez pas reçu la lettre que j’eus l’honneur de vous envoyer l’année dernière. Elle renferme deux ou trois mots qui auront dû vous faire de la peine. S’il était vrai que l’idée de compassion rend les peines plus supportables. Je pourrais vous assurer que ces mots irréfléchis ne vous auront pas causé plus de peine qu’ils ne m’en ont causé. Mais que faire ? Je vous demande pardon… ».

Voici l’analyse d’une lettre à peu près de la même époque adressée à l’Eminentissime Cardinal Préfet de la Propagande. Ecrite en latin elle comprend quatre pages de grand format et très serrées. Il y rend compte de son ministère, s'informe de l'authenticité de très nombreuses indulgences qu'il cite, raconte sa guérison, expose enfin des dubia sur le mariage des païens. La finale est solennelle, comme il sied d’ailleurs à un éminentissime Cardinal de la curie romaine : « Interim his finem imponens, indignum suoe Eminentioe servum me Christianosque coreanos suoe Eminentioe precibus commendans ; suoe Eminentioe maneo humillimus et obsequentissimus servulorum ultimus. Petrus Philibertus missionnarius Coreoe ».Je traduis : « cependant, je termine en me recommandant, moi l’indigne serviteur de son Eminence. Je reste de son Eminence le plus humble, le plus soumis, le dernier des serviteurs : « servulorum ! »

Les hautes vertus du Père MAUBANT qui se révèlent dans ces lettres comme dans le plus fidèle des miroirs sont celles-ci : volonté, intrépidité, esprit de foi, piété, zèle et apostolat, dévouement au prochain, soumission à ses supérieurs ; C’est un missionnaire dans toute la force et toute la beauté de ce mot. J’y ajoute une certaine franchise de langage qui ne saurait  nous déplaire. L’obéissance est son fait, mais il n’a pas peur d’exprimer très respectueusement ses idées. On ne peut lui en vouloir. C’est bon droit et ses idées sont orientées vers le plus grand bien. En voici deux exemples :

Il a désiré, avant d’entrer en COREE passer quelque temps dans sa province du LEAOTUNG. On n’a pas accédé à son désir. Il a obéi sans hésiter mais n’a pas compris. Il écrit au fidèle LEGRIGEOIS : « Vous dites que Monseigneur de NANKIN a eu grandement raison de ne pas me laisser aller au LEAOTUNG ; que Monseigneur de NANKIN, ait eu des raisons de ne pas me laisser aller dans le LEAOTUNG, je n’en doute pas, mais il ne nous en a communiqué aucune ».

A propos de l’entrée de Monseigneur BRUGUIERE en COREE qui avait été toute hérissée de difficultés, il écrit au même correspondant :

 « J’ai toujours cru que si Monseigneur de CAPSE s’était présenté comme simple administrateur de la COREE, il aurait trouvé bien moins d’obstacles et plus de secours pour lui et les premiers missionnaires de COREE. Je le pensais étant à MACAO, mais un mot répété plusieurs fois, je crois, m’empêcha d’en rien dire ; d’ailleurs il était déjà trop tard ; il aurait fallu prévoir cela dès qu’il fut question d’aller en COREE ; autrement encore si, comme le disait M. VERROLLES, un missionnaire eût précédé sa Grandeur, je ne crois pas qu’il eût trouvé les portes de la COREE si obstruées de difficultés. Monseigneur de NANKIN ne paraissait pas trouver de grandes difficultés à me faire agréer des Coréens et entrer après qu’il aurait eu une entrevue avec eux, mais il est trop tard ; j’ai encore indiqué dans le temps à Monsieur UMPIERRES un autre obstacle à éviter, mais on l’a laissé venir, il n’est plus temps d’y remédier, aussi n’en parlons plus ».

Ainsi s’accusait au Royaume Ermite fermé jusque là aux étrangers l’ardente et austère personnalité du Père MAUBANT. Elle allait s’affirmer, plus vigoureuse encore et sublime, durant les heures glorieuses de la persécution et du martyr.



E-mail : paroisse.pmaubant@libertysurf.fr

La Persécution